J.B. Destremau, Si par hasard : vie de hasard ou hasard de la vie

Compte-rendu de lecture, critique du postulat de départ de l'auteur : le hasard.
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Après avoir perdu toute sa famille au cours d'une "crue éclair" ( flashflood en américain) dans un canyon d'Arizona, Claire, 16 ans, décide de confier son existence au hasard. Pour ce faire, elle fuit les autorités qui l'ont prise en charge avant l'arrivée de sa grand-mère puis décide d'aller son chemin au gré des événements.

Une idée prometteuse

Prometteuse, l'idée l'était en effet : il est tentant d'imaginer ce que pourrait être une vie portée par le cours des choses, à l'image des parents de Claire emportés par le flot d'un concours de circonstances. Cependant, le concept de hasard n'a pas été défini par l'auteur de manière suffisamment détaillée ou suffisamment claire. Certes, son personnage mène toute une réflexion solitaire sur cette notion, mais elle n'est guère convaincante au vu de la suite proposée au lecteur.

Le hasard, dans son sens le plus évident de coïncidence, de concours de circonstances comme évoqué plus haut, ou repris dans l'expression de "jeu de hasard" revient certes à plusieurs reprises au cours du roman. Mais hormis le décès des parents, un chapitre se déroulant à Las Vegas et quelques autres occurrences ponctuelles, la notion de hasard semble avoir été utilisée de façon quelque peu abusive, en particulier concernant son acception dans la durée.

Les limites du hasard

"Livrer sa vie au hasard", c'est déjà faire un choix, donc sortir du hasard. Par ailleurs, les nombreux départs de Claire semblent plus motivés par une volonté de ne s'implanter nulle part, une instabilité inhérente au personnage, que par un réel concours de circonstances. Dans la durée, les circonstances se heurtent forcément à des choix personnels.

De même, peut-on qualifier de hasard le fait de dire oui à tout et de se jeter sciemment dans la gueule du loup ? Dans un chapitre particulièrement saisissant, Claire rencontre un jeune homme dès l'abord peu recommandable et décide de lui faire confiance jusqu'au bout, ce qui la conduit à un triple viol au cours d'un weekend en forêt.

Il est hautement invraisemblable que la "sirène d'alarme" dans la tête de Claire ne se soit déclenchée qu'au moment fatidique : seule avec trois garçons au beau milieu d'une forêt, elle aurait dû fuir dès que possible, dès les premiers signes de danger.

Mais au-delà de cela, cet épisode relève, certes d'une grossière bêtise, mais surtout d'un nouveau choix, non d'un hasard. Seule la rencontre était hasardeuse, dans tous les sens du terme.

Le hasard mortifère ?

À ce compte, se livrer au hasard, serait-ce foncer droit vers la mort ? L'auteur se détourne de cette voie : Claire tient à la vie et à celle des rares personnes qui pourront l'approcher, allant jusqu'à sauver son amie japonaise d'un suicide collectif et organisé.

En résumé, fonder une intrigue sur le hasard paraît quelque peu absurde, d'une part parce qu'il est choisi - ce qui entre en conflit avec son essence-même - d'autre part parce que, une fois exclue la notion de destin (aussi aventureuse que celle de hasard), il devient évident que l'être humain est régi avant tout par l'instinct de survie et par la volonté, qui sont tous deux incompatibles avec une quelconque soumission au hasard.

Qualités narratives

Toutefois, en acceptant de sortir de ce problème philosophique, la lecture de Si par hasard se révèle agréable, parfois dérangeante, riche en émotions en tout état de cause. L'alternance des points de vue entre celui de Claire et celui d'un narrateur extérieur permet au lecteur quelques respirations, quelques prises de recul, bienvenues et dynamisantes.

L'histoire générale est finalement celle d'un deuil, d'une résilience telle que l'a définie Boris Cyrulnik. Après une plongée en Enfer, Claire et le lecteur apprennent conjointement à se débattre et à sortir la tête de l'eau avant d'accepter d'affronter la réalité. Sans crime et avec une coupable auto-désignée, ce livre se découvre comme un roman policier et se referme avec un soupir de soulagement quasi cathartique.

Références

Destremau Jean-Baptiste, Si par hasard , Paris, Max Milo, 2010.

Sur la résilience, voir entre autres

Cyrulnik Boris, Les vilains petits canards , Paris, Odile Jacob, 2001.

Un merveilleux malheur , Paris, Odile Jacob, 1999, réed. 2002.

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