Joël Egloff, L'Étourdissement : roman sinistre et poétique

L'Étourdissement de Joël Egloff dresse le portrait d'une micro-société morbide et cocasse qui se débat entre routine et espoir d'un avenir meilleur.
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L'Étourdissement est un mini-roman surprenant qu'il faut lire avec un certain recul, une distance humoristique et parfois ironique. En effet, le postulat de départ a de quoi rebuter : Joël Egloff choisit de décrire le quotidien d'une micro-société coincée entre un aéroport et un abattoir, dans un mélange étrange de poésie, d'humour et de morbidité.

Poétique de la décharge

Tout au long du roman, l'auteur semble prendre un malin plaisir à décrire les horreurs de la société industrielle poussées à l'extrême, ce qui n'est pas sans rappeler, dans la Corn Belt américaine, les débordements de déchets absolument jouissifs du Seigneur des porcheries de Tristan Egolf. Sa poétique se caractérise donc par un goût pour l'accumulation (souvent hétéroclite), par un recours fréquent à l'absurde et par le retour périodique de thématiques telles que la pollution, la pourriture, la dégénérescence, mais aussi le recyclage.

  • L'accumulation

Tout l'univers du narrateur, aussi bien dans sa vie privée que dans son travail, est peu à peu transformé en un gigantesque dépotoir qui peut paraître étouffant au premier abord, d'où la nécessité d'être sensible à l'humour noir et cinglant de l'auteur pour pouvoir apprécier cette œuvre.

  • L'absurde

Mais cette absurdité n'est pas si désespérée à l'instar de celle d'un Beckett : si la question de l'humanité est abordée à la fin du roman, lorsque le narrateur se voit en rêve à la place de la bête à l'abattoir, le propos de l'auteur semble avant tout de faire l'éloge de l'adaptation, de la débrouillardise et de l'ingéniosité développée par l'homme pour survivre dans tout environnement. Comme dit le narrateur dès l'incipit: "Ce n'est qu'une question d'habitude finalement. On se fait à tout."

Ce qui domine dans le roman n'est pas tant l'ironie (trop agressive) qu'un humour noir cinglant empreint néanmoins d'une grande compassion.

  • Thématiques récurrentes

Le narrateur reste debout et digne quoiqu'il arrive dans ce roman: même si l'environnement impose la loi du Talion, il reste humain. Ainsi rend-il visite à l'homme qui n'a plus que les voitures de la casse pour se loger, il va voir la veuve du collègue qui se fait tuer par la perceuse de têtes à l'abattoir. Ces situations se finissant bien souvent par une pirouette absurde, le lecteur hésite cependant entre une interprétation humaniste qui tendrait à montrer qu'en dépit du désespoir ambiant, il reste des raisons de vivre et surtout de vivre ensemble, et une interprétation cynique qui prouverait que, quoi qu'il fasse, l'homme se retrouve seul face à sa vanité et ses limites.

Tout le roman est ainsi écrit en équilibre instable entre optimisme chevronné et pessimisme résigné, à l'image des objets recyclés par le narrateur, faits de bric et de broc, jamais terminés, toujours de mauvais goût, créations dérisoires d'un démiurge sans pouvoir. Le recyclage, en particulier des pièces de voitures censées en produire une nouvelle, est à mettre en parallèle avec le vœu pieux de partir: il part d'une bonne intention mais ne sera jamais accompli pleinement.

Vers une généralisation ?

Faut-il voir dans ce récit improbable et cynique une critique plus vaste de la société actuelle, de la pollution et de l'industrialisation anarchique ? Le lecteur peut être tenté de le faire par certains côtés: le narrateur travaille dans une entreprise qui fonctionne sur le principe du "Marche ou crève", la mention du recyclage et quelques passages "écologisants" pourraient également faire pencher l'interprétation vers un engagement de l'auteur.

Toutefois il semble qu'il faille privilégier la piste humaine et individuelle, plus que la piste sociale. Dans cette optique, le roman peut être envisagé comme un conte moderne avec des péripéties sans enchaînement, un héros qui n'évolue que très peu, aucune morale explicite, mais une incitation à prendre la vie avec humour et philosophie.

Références

Egloff Joël, L'Étourdissement , Paris, Gallimard, Folio, 2005.

Egolf Tristan, Le Seigneur des porcheries , Paris, Gallimard, Folio, 2002.

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