"La Coquetière" de Linda D. Cirino : agriculture, amour, nazisme

"La Coquetière", premier roman de Linda D. Cirino. Une initiation amoureuse et politique un peu décevante mais de bonnes qualités littéraires.
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La Coquetière est le premier roman de son auteur : un nouveau roman de guerre qui peine à sortir des clichés du genre mais qui s'en tire honnêtement grâce à son personnage principal.

Le nazisme d'un point de vue interne-externe

La Coquetière de Linda D. Cirino prend le pari de montrer le nazisme à travers les yeux d'une paysanne de la Forêt-Noire, mais sous la plume d'une auteure américaine, issue de l'émigration russe. Ce pari était risqué car le nombre de romans sur le nazisme et la Seconde Guerre Mondiale est toujours important à l'heure actuelle, et il était possible de redouter de trouver dans ce roman une série de clichés sur la barbarie et l'absurdité de ce système totalitaire.

De plus, ce risque était multiplié par le choix du personnage : une paysanne allemande naïve et renfermée sur le petit univers que constitue sa ferme et le village voisin. Ce type de personnage peut parfois être simpliste, car il forme une base commode pour être modelés, pour évoluer et donner une substance toute trouvée à l'histoire.

Linda D. Cirino évite une partie de ces pièges en faisant de sa paysanne quelqu'un d'intelligent, pourvu d'un bon sens à toute épreuve, et libre d'esprit et en plaçant les conséquences du nazisme au niveau de sa vie quotidienne, et non au niveau de la grande Histoire.

Toutefois, si le personnage de la coquetière prend quelque profondeur, on ne peut que déplorer l'aspect simpliste voire caricatural des autres protagonistes : d'un côté les deux Juifs, Nathanael et Rebecca (alias Marie), de l'autre la multitude des voisins, enfants et villageois tous embrigadés et limités à leur propre intérêt.

Inconvénients du point de vue interne à la narratrice : une évolution décevante

Ce roman est écrit de bout en bout à la première personne, sous forme d'auto-fiction. La narratrice semble écrire ses mémoires, mais dans un temps qui n'est jamais accessible au lecteur. Prendre un seul personnage pour narrateur permet d'instaurer une intimité entre lui et le lecteur, de suivre son évolution au moyen de sa pensée, mais en l'occurrence, l'évolution qui se produit dans l'esprit de la coquetière n'a pas grand-chose d'inattendu ou d'original.

Si au départ, ce n'est qu'une sorte de hasard qui lui fait prendre la décision de protéger Nathanael venu se réfugier dans son poulailler, la prise de conscience du monde extérieur et du danger de l'embrigadement ont des airs de déjà lu. Les autres personnages ne viennent pas nuancer la situation : seule la coquetière est partagée entre l'amour de l'être humain et l'amour de sa patrie, qui lui apparaît bien plus comme une contrainte que comme un enthousiasme. Les autres choisissent d'emblée un camp et s'y tiennent de bout en bout.

Les Juifs et leurs aides (les sœurs du couvent voisin et la femme-médecin) sont du côté de l'être humain, du respect de la différence et de la tolérance. Les Allemands, en particulier les enfants de la coquetière, sont du côté de la patrie, du culte aryen et de la cruauté.

Ceci fait de la narratrice le seul personnage réellement complexe, et pour ainsi dire humain, de cette histoire assez attendue. Quoiqu'apparemment bien accueilli par le public, ce roman est sans comparaison avec l'humanité, l'humour et l'humilité qui se dégagent du Cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates de Mary Ann Shaffer et Annie Barrows, autre grand succès littéraire de ces dernières années sur la Seconde Guerre Mondiale, très mérité celui-ci.

Qualités littéraires

Il ne faudrait pas croire pour autant que ce roman soit totalement dénué d'intérêt. Pour un premier roman, l'auteure développe un style et des qualités littéraires certaines. Elle tient jusqu'au bout et de manière crédible le point de vue de sa narratrice, ce qui est loin d'être si évident, l'auteur omniscient de son décor et du contexte de son histoire étant trop souvent tenté d'ajouter des éléments que le personnage ne peut avoir en main.

Son style est fluide, il alterne efficacement entre le vrai monologue intérieur (à entendre en tant que flux de pensée pur), le récit à la première personne et le style mémoriel, ce qui permet au lecteur de suivre l'histoire sans décrocher.

Les passages sur l'absurdité de la politique agricole nazie font leur effet tant du point de vue émotionnel que du point de vue littéraire en créant un décalage qui permet d'orienter le message vers le dénigrement des systèmes totalitaires, message convenu mais toujours utile à rappeler.

La Coquetière est donc un roman assez plaisant à lire, mais qui n'apporte pas autant, en matière de ressenti et de réflexion, que d'autres romans sur le même sujet.

Références

Cirino Linda D., La Coquetière , trad. Claude Bonnafont Paris, Liane Lévi, Piccolo, 1999 (version française).

Shaffer Mary Ann, Barrows Annie, Le Cercle littéraires des amateurs d'épluchures de patates , trad. Aline Azoulay-Pavcon, Paris, Nil, 2006.

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