La petite fille silencieuse de P. Høeg, thriller musical

Dans La petite fille silencieuse, Peter Høeg mêle roman à suspense et questionnement sur la spiritualité, sur un fond musical omniprésent dominé par Bach.
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La petite fille silencieuse de Peter Høeg est un OVNI littéraire. Septième roman de son auteur traduit en français, il mélange une intrigue policière sur fond de terrorisme et d'enlèvement d'enfants à la quête spirituelle d'un clown, Kasper Krone, doté d'une ouïe exceptionnellement fine et entraînée.

Le silence dans la musique ou la musique du silence?

Paradoxalement, cet être pour qui tout est musique recherche avidement le silence. Mais l'auteur dépeint deux types de silence: d'une part le silence qui est une continuité de la musique - rappelons l'adage attribué à Mozart: "le silence qui vient après Mozart, c'est encore du Mozart", et d'autre part le silence forcé, celui qui est détaché de la musique et qui révèle dans toute sa force l'angoisse existentielle des personnages.

La passion de Kasper Krone pour Jean-Sébastien Bach témoigne de cette volonté d'accéder au divin. L'écrasante majorité de l'œuvre de ce compositeur relève en effet du répertoire sacré. L'auteur ajoute à cela la dimension matérielle de ses pièces, dans la mesure où il vivait de son art. Kasper Krone, à l'image de son mentor, tente de concilier tout au long du roman sa vie physique et sa "résonance" (ou sa vie mentale), se heurtant sans cesse à leurs contradictions et à la difficulté de créer du lien tant entre soi et soi qu'entre soi et les autres.

La monstruosité dans tous ses états

Par la violence parfois extrême qui résulte de ses tensions internes, ainsi que par son don, il est possible d'envisager Kasper Krone comme un monstre, dans le sens étymologique du terme: il est celui qui est montré au cirque et qui se montre tout seul dans la vie quotidienne car il n'est pas dépourvu d'un certain égoïsme.

Partant de là, la monstruosité se diffuse dans tout le roman et à différents stades: sont monstrueux le tremblement de terre qui ravage Copenhague, la description du meurtre et de la mutilation d'une fillette, les bureaucrates mécanisés, le trafic d'êtres humains et même les enfants, piliers de l'histoire. Ces enfants sont à la fois des être animés d'une conscience hors du commun, d'une capacité à approcher le divin et d'une volonté de faire le Bien, mais aussi des êtres dont les pouvoirs mal utilisés déclenchent des catastrophes, et dont la conscience encore mal éveillée aux conséquences de leurs actes pèche par orgueil. Anges et démons mélangés: impossible de trancher, ce qui freine parfois l'identification du lecteur.

Angoisse et religion: une issue de secours?

Tout le roman est ainsi marqué par une tonalité en demi-teinte. En cela, les personnages sont bel et bien humains, capables à la fois du meilleur comme du pire. Toutefois, si le développement d'une spiritualité par la musique est convaincant, l'orientation résolument religieuse, et résolument chrétienne que donne l'auteur à son texte est discutable.

Pour comprendre son point de vue, il faut rappeler que la société danoise n'a pas opéré de séparation entre l'Église et l'État et que la religion officielle est le protestantisme. Ayant baigné dans cette culture, il est donc normal que l'auteur cherche à la transmettre, ainsi que ses croyances. Les athées sont d'ailleurs mis à mal, discrètement, par petites piques successives.

Néanmoins, Peter Høeg inflige aux religions traditionnelles une révolution radicale, qui par certains aspects relève de ce fait plutôt de la science-fiction. La religion qu'il décrit est menée par des femmes, femmes qui cèdent à l'occasion à la chair sans y voir autre chose qu'une manifestation de leur humanité, et qui ne se contentent pas d'une vie de prières puisque l'une des nonnes qu'il met en scène pratique les arts-martiaux et a une famille.

C'est cette vision évoluée des choses qui sauve son propos malgré les facilités narratives des prémonitions, des coïncidences "divines" et autres envolées miraculeuses. "La survie du christianisme nécessite de grandes réformes", écrit Peter Høeg à la dernière page. Cela sonne comme une conclusion. Peut-être la meilleure qui soit. La plus simple en tout cas.

En bref, ce roman est un concentré de philosophie, de culture musicale et religieuse qu'il est à de nombreux passages difficile à absorber. Est-ce la faute de la traduction? le style n'aide en rien à se raccrocher à l'intrigue, dont le seul véritable suspense reste finalement de savoir si Kasper Krone va retrouver les enfants kidnappés. Comme cela a été dit de l'écriture en elle-même, ce roman laisse une impression en demi-teinte.

Référence

Høeg Peter, La Petite Fille silencieuse , trad. Anne Charlotte Struve, Arles, Actes Sud, Babel, 2007.

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