La ronde des jurons en dictionnaire, par Robert Edouard

Enrichir son vocabulaire injurieux grâce à ce dictionnaire portatif humoristique initié par R. Édouard. Éloge du franc-parler, historique du dictionnaire.

Dictionnaire portatif d'un incroyable drôlerie, le Dictionnaire des injures de Robert Édouard est à mettre au plus vite dans toutes les mains.

Pourquoi un Dictionnaire des injures ?

La meilleure justification de cette œuvre est donnée par l'auteur lui-même dans l'Avertissement :

" Ne suffit-il pas de faire quelques pas dans la rue, de rouler quelques kilomètres sur nos grands-routes encombrées, de recevoir un "avertissement sans frais" du ministères des Finances, d'écouter la radio, de regarder la télévision... ou même de feuilleter certains magazines féminins, pour ressentir - douloureusement et profondément - la désastreuse indigence de notre vocabulaire en matière d'injures ? Puisse ce modeste ouvrage réveiller en chacun de ses lecteurs la verve et la jovialité qui sommeillent en eux depuis trop longtemps !"

Enrichir le vocabulaire injurieux de chacun en proposant une somme, résultats de recherches approfondies, intelligentes et humoristiques, tel est donc le but avoué de cet ouvrage. Il ne faut en effet pas dénigrer le travail de l'auteur qui, d'un sujet en apparence peu sérieux, a entrepris une démarche de recherche réelle, conséquente et concluante.

Ce petit dictionnaire, réédité depuis 2004 dans un format de poche, est un concentré de drôlerie, d'anecdotes cocasses, d'expressions injurieuses prêtes à l'emploi, et même de ripostes en cas de joute verbale.

Une réédition bienvenue mais divisée

Cette réédition a été une excellente initiative de la part des éditions 10/18 et de Michel Carassou qui l'a corrigé et augmenté, car il était devenu presque impossible de trouver cet ouvrage en dehors de la boutique d'un bon bouquiniste. Hors les injures forment un domaine de la langue suffisamment peu exploité pour qu'un tel ouvrage se démarque et retienne l'attention. L'entreprise de Robert Édouard est d'autant plus intelligente qu'il traite de "gros" mots, de mots interdits, sur le mode de l'érudition, faisant ainsi entrer les injures dans le champ - tout restreint soit-il dans ce cas précis - de la littérature.

Dans sa première édition de 1979, le dictionnaire proprement dit était couplé avec le Traité d'injurologie , qui apparaissait sous forme d'avant-propos. Dans l'édition actuelle, les éditeurs ont fait le choix de séparer le Traité du Dictionnaire , ce qui est préjudiciable à la complétude de l'œuvre.

De nombreux articles font référence au Traité qui permet d'expliciter certains emplois et certaines situations propices à l'usage de telle ou telle injure. Il est donc regrettable que ces deux ouvrages, composés simultanément et qui se complètent l'un l'autre, ne soient pas restés parties intégrantes d'une même publication, obligeant le lecteur à se procurer la partie manquante ou à se priver d'une partie du propos de l'auteur, et donc du sel particulier que la référence pourrait apporter.

L'un des dictionnaires à lire (comme un roman)

Contrairement à la plupart des dictionnaires, d'usage référentiel, donc à consulter au coup par coup, le Dictionnaire des injures se raccroche à une tradition du dictionnaire à lire qui a vu son âge d'or aux XVIIème et XVIIIème siècle.

Ces dictionnaires forment certes des sommes érudites importantes, parfois imposantes - il n'est qu'à citer l' Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, pour le plus volumineux - mais ils imposent également une lecture suivie car leurs auteurs prennent la liberté au sein de leurs pages de diffuser des théories morcelées qu'il s'agit de reconstituer, de s'essayer à différents genres littéraires, et bien souvent de jouer avec leur lecteur par le biais d'anecdotes, de l'intertextualité ou d'autres motifs littéraires.

Pour ne citer qu'une anecdote de l'usage courant de la lecture des dictionnaires à cette époque, il suffit d'évoquer la tsarine Catherine II de Russie qui a "dévoré" le Dictionnaire Historique et Critique d'Henri Bayle : elle se faisait livrer chaque volume dès sa parution, et certains témoignages cités par les critiques spécialistes de Bayle affirment qu'elle finissait la lecture de chacun d'eux en quelques semaines seulement.

De par son format portatif, le Dictionnaire des injures serait plutôt à rapprocher du Dictionnaire philosophique de Voltaire, la pugnacité et la verve en moins. Ils possèdent des formes d'agrément à la lecture assez semblables : tous deux misent sur la complicité du lecteur, et font donc un usage intensif du sous-entendu, de l'ironie, et des autres procédés qui font appel à la reconnaissance : reconnaissance d'un propos sous un autre, reconnaissance d'une situation, d'un texte, etc...

Par ailleurs, tous deux traitent de sujets quelque peu compromettants : la tolérance religieuse pour Voltaire, le "bas langage" pour Robert Édouard.

Docere et placere : la "Ronde des jurons" façon Brassens

Nul doute que celui-ci ne se soit amusé avec cette tradition. Son ouvrage n'a en effet aucune des prétentions d'un Dictionnaire philosophique ou d'une Encyclopédie engagés dans la lutte philosophique et religieuse. Son but est clair : développer un langage considéré comme bas afin que chacun puisse s'amuser avec.

Le seul enseignement que le lecteur puisse tirer de cet ouvrage est donc d'apprendre les mille et unes façons de parler de la bagatelle de manière humiliante mais intelligente, de découvrir un panorama relativement complet des expressions dans lesquelles se retrouve chaque injure, et de faire connaissance avec des dizaines ou des centaines d'injures sorties d'usage mais qu'il serait injuste de qualifier d'obsolètes.

Le style de l'auteur dans ses articles est plein de malice, parfois non loin du ton de l'enfant pris en faute mais fier de son coup. Comme dans la chanson "La ronde des jurons" de Georges Brassens, Robert Édouard dresse ici un éloge du franc-parler, se jouant des conventions langagières et littéraires. Bien que tout ceci reste toutefois très sage, une étude assidue de cet ouvrage et du Traité qui l'accompagne devrait permettre un retour de mode assez cocasse de la joute verbale dans toutes les classes de la société.

Références

Édouard Robert, Dictionnaire des injures , Paris, Sand et Tchou, 1979, rééd. Paris, 10/18, Domaine français, 2004.

Édouard Robert, Traité d'injurologie , Paris, Sand et Tchou, 1979, rééd. Paris, 10/18, Domaine français, 2004.

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