Le seigneur des porcheries: histoire d'un cataclysme par T. Egolf

Dans le Seigneur des porcheries, Tristan Egolf décrit avec ironie le cataclysme qui s'abat sur la ville de Baker dans la Corn Belt américaine.
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Tristan Egolf a été un auteur peu prolixe, puisqu'il n'a publié que trois ouvrages avant de se suicider, mais Le Seigneur des porcheries , son premier roman, compte parmi les œuvres de génie, que l'on lit avec délice et qui vous poursuit bien après avoir terminé la dernière page. Refusé par plus de soixante-dix maisons d'édition américaines, sans doute était-il dérangeant, c'est finalement en France que ce roman est publié en 1998, aux éditions Flammarion, par l'intermédiaire de la fille de Patrick Modiano.

Une situation initiale en demi-teinte, entre noirceur et prodige

Fils d'un héros local, John Kaltenbrunner, l'enfant honni du pays, est d'abord décrit comme un simple d'esprit. Dénigré par sa mère alcoolique et par tout le voisinage qui lui impose l'image de son père et le traite comme un bâtard, il développe néanmoins un sens pratique et logique hors du commun. Ce don lui permet de développer la ferme familiale jusqu'à ce que la jalousie des voisins et des querelles intestines qui remontent à l'époque du père ne l'entraînent dans une déchéance sans fin.

Ironie et cynisme: un roman grinçant

L'ironie est la figure principale qui court le long du roman. Celui-ci se présente comme une rétrospective sur le cataclysme qui s'est abattu sur la ville de Baker, bourgade de la Corn Belt , une dizaine d'années plus tôt, à l'initiative de John Kaltenbrunner. Le narrateur reste flou durant plus de la moitié du roman, puis se dévoile comme étant l'un des réalisateurs de cette catastrophe.

Malgré tous les désastres personnels et professionnels qu'il rencontre, John Kaltenbrunner n'est pas homme à se laisser abattre: entre instinct de survie et désir de vengeance, il hante Baker tout au long de sa vie, jusqu'à imaginer son plan machiavélique qui constitue le cœur du roman.

C'est de cette tension entre un sort qui s'acharne et un personnage qui lutte pour sa survie et rebondit sans cesse au nez et à la barbe de ses concitoyens que naît l'ironie: John est l'être que personne ne veut voir, hormis ses amis et collègues éboueurs, mais qui ne cesse de sauter aux yeux de tout le monde, tournant toutes les classes sociales en dérision.

La comparaison de l'auteur à Steinbeck ou à Faulkner n'est donc pas contrefaite.

Une épopée moderne

Sous-titré "le temps venu de tuer le veau gras et d'armer les justes", à consonance biblique, signale dès le titre la portée à la fois épique de l'œuvre. Celle-ci est conduite comme un chant de louange à la mémoire du personnage principal, révolutionnaire en passe d'être oublié par tous les bien-pensants. Le ton de l'œuvre est solennel, la figure de John est magnifiée, et une sorte de fatum (la fatalité antique et tragique) semble peser sur lui.

Toutefois de nombreux éléments viennent parasiter cette épopée et la font basculer dans l'héroï-comique, ce qui la rend d'autant plus savoureuse.

Premièrement, le personnage de John est à l'opposé des figures épiques: il est au plus bas de l'échelle sociale et n'existe que pour être broyé aux yeux des habitants de Baker.

Deuxièmement, le style épique, tout en hyperbole, en exagérations et en emphase, est contrecarré par l'usage massif de l'argot.

Enfin, le moyen employé pour se faire entendre par John et sa bande d'éboueurs relève de tout sauf de la grandeur d'âme et du comportement exemplaire: en effet, c'est tout simplement une grève des éboueurs qui constitue le "cataclysme" tant attendu depuis le début du roman.

Délice et noirceur de la caricature

Cependant cette grève des éboueurs prend des proportions tellement gigantesques, et les comportements des habitants de Baker deviennent tellement imprévisibles que le lecteur ne peut s'empêcher de sourire, voire de rire franchement de la catastrophe.

Imaginer une ville qui croule littéralement sous les déchets a quelque chose de véritablement jouissif et d'ubuesque. Mais sous la débauche d'ordures et d'humour noir, c'est une critique sociale sans appel à laquelle se livre l'auteur. Les déchets se font le miroir des êtres humains, et les stratégies déployées par ces derniers révèlent leur bêtise et leur embourgeoisement qu'il est toujours bon de secouer.

Dès lors, comment ne pas observer toute grève des éboueurs avec un œil amusé? Toutes ont des conséquences rapides sur la salubrité des rues, mais avec l'image du désastre en arrière-plan, elles paraissent finalement bien peu de choses et prêtent à sourire - quand bien même les revendications des éboueurs sont légitimes.

Référence

Eglof Tristan, Le Seigneur des porcheries , Paris, Gallimard, Flammarion, 1998.

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