Le Traducteur kleptomane, D. Kosztolányi ironique et fantaisiste

Les nouvelles recueillies dans le Traducteur kleptomane de Dezsö Kosztolányi sont un hymne à la fantaisie cynique autour de l'alter ego de l'auteur.
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Le Traducteur kleptomane est un recueil de onze nouvelles de Dezsö Kosztolányi publiées pour la première fois en 1933 (1985 pour la traduction française). Ces nouvelles sont issues d'un ensemble plus vaste uni par le même personnage principal : Kornél Esti. Voix majoritaire de ces récits, il leur donne une couleur à la fois poétique et ironique.

Kornél Esti : un personnage problématique

Kornél Esti apparaît dans toutes les nouvelles sans exception, mais il est bien loin de la figure du héros. En effet, la plupart de ses aventures sont relatées sous forme de récit, créant une mise en abyme de la voix de l'auteur. Esti est un poète, un écrivain, donc il est possible de le soupçonner d'enjoliver ces récits, de monter de toute pièce la dimension fantaisiste qu'il leur apporte. En outre, Esti est un mondain qui aime fréquenter les salons des cafés de Budapest, donc l'envie de plaire à son auditoire est omniprésente.

Par ailleurs, Esti n'a pas le monopole de la narration, ce qui en fait un personnage insaisissable, une sorte d'avatar de l'auteur qui se montre et se cache à l'envi. Riche de ses histoires mais pauvre de tout le reste, il est celui qui (se) transporte par la parole à partir d'une miette de réalité. Les jeux de mots font partie intégrante du style de ces nouvelles, ainsi que l'absurde et l'anti-conventionnel.

Esti est donc plus une voix qu'un personnage incarné. Cette position fuyante lui permet de tout dire, quitte à déranger.

Cynisme et fantaisie: une poétique de l'absurde

Le Traducteur kleptomane recèle un grand nombre de trouvailles narratives. Dans la nouvelle éponyme, par exemple, le fait que le traducteur vole systématiquement les biens décrits dans le texte traduit, juste assez pour satisfaire son vice, mais pas trop pour ne pas générer de contresens, prête à sourire autant par son absurdité que par son originalité.

L'auteur développe ainsi une poétique du contrepied, il s'amuse à prendre son lecteur par surprise sur des terrains inattendus. Partant de situations banales, il en fait des hymnes absurdes: que ce soit à la misère tellement extrême qu'elle prête à rire, au sommeil du président de conférence ou à la communication par-delà les langues, l'auteur prend un malin plaisir à révéler la fantaisie du quotidien.

Toutefois, tout cet étalage amusant, comme bien souvent dans l'absurde, ne sert qu'à masquer une réalité bien plus sombre, à dénoncer des abus du système, ou à dévoiler la nature duelle de l'homme entre grandeur et misère. Pour ne citer qu'un exemple, faire l'apologie du dormeur en salle de conférence, c'est ainsi dénoncer l'archaïsme et la pédanterie du système universitaire contemporain (est-ce réellement mieux maintenant?).

Du rire à déguster sans modération

Chacun des récits du Traducteur kleptomane est à lui seul un petit chef d'œuvre d'humour et de dérision. Il y aurait sans doute une étude approfondie à faire sur les différents niveaux de rire présents dans ce recueil, du rire de connivence avec un public éclairé au rire cathartique qui permet d'éloigner la misère, en passant par le rire plus léger du burlesque et du tragi-comique.

Qu'il aborde des sujets graves ou des sujets insignifiants, l'auteur les traite avec le même soin, la même envie de partager l'indicible à travers le rire: par l'invention d'une société parfaitement honnête, il montre à la fois les dérives et le côté "moins pire" de la civilisation et de la politesse. La société idéale, ou du moins son mode de communication, se trouverait donc dans cet entre-deux du langage, qui n'est ni mensonge ni vérité, en somme une sorte de "mentir vrai".

En cela, il se place dans une longue tradition littéraire, de Montaigne aux romantiques, qui consiste à représenter la réalité plutôt que de la décrire, à tenter d'atteindre l'idéal poétique sans jamais y parvenir à cause de la finitude des mots. Kosztolányi sacrifie ainsi au rite et à l'angoisse du poète, dont l'œuvre est en perpétuel recommencement, en perpétuel perfectionnement.

Référence

Kosztolányi Dezsö, Le Traducteur kleptomane , Paris, Viviane Hamy, 1994.

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