"L'Écrivain imaginaire" de Maulpoix: amour et mort par l'écriture

Long monologue intérieur, "L'Écrivain imaginaire" de Jean-Michel Maulpoix décrit la passion de l'écriture, exclusive, vaine et morbide.
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L'Écrivain imaginaire est un livre déroutant mais que quiconque se lancerait dans l'aventure de l'écriture personnelle (à différencier de l'écriture publique) se devrait de lire, tant elle parle avec justesse de la condition de celui qui est annoncé dès le titre.

Malédiction de l'écrivain : un être de l'entre-deux

L'écrivain est un être relativement indéfinissable, dans la mesure où il n'est, que lorsqu'il se fait "écrivant". Dès lors qu'il pose son stylo ou qu'il cesse de taper sur un clavier, il cesse de la même manière d'être un écrivain : il ne vit que dans ses lignes et ne survit guère à la fermeture de son livre par le lecteur.

Tel est le constat que formule Jean-Michel Maulpoix dans toute cette œuvre : l'écrivain est celui qui s'invente une vie pour essayer de concilier celui qu'il est et celui qu'il rêverait d'être, sans jamais y parvenir. Le recommencement perpétuel de l'écriture correspondrait alors à un renouveau d'espoir qui conduirait à une nouvelle tentative et un nouvel échec.

Il existe donc plusieurs formes d'entre-deux inhérentes à la figure de l'écrivain : celui de son essence (il n'est que par son acte), celui qui sépare rêve et réalité, et celui qui sépare le monde des mots du monde de l'indicible - que les auteurs, en particulier les poètes, s'acharnent à vouloir superposer, d'où la création de nombreux textes de décryptage, comme les "Correspondances" (in Les Fleurs du Mal ) de Baudelaire.

L'écrivain et l'écriture : des Roméo et Juliette sur une scène de papier

Le poème de T.S. Elliot présenté en dédicace propose un étrange parallèle entre l'espoir et l'amour: le poète invite en effet son lecteur à n'attendre ni l'un ni l'autre, car ils seront toujours dirigés vers le mauvais objet.

Ainsi se dessine un fort parallèle entre la passion pour l'écriture et la passion amoureuse, mais une passion tragique. Comme les amants de Vérone, l'écrivain et son œuvre sont condamnés à mourir à chaque dernière page.

Le drame de l'écrivain, c'est que plus il écrit, plus il prend conscience de sa finitude vis-à-vis des mots, mais également de sa mortalité en tant qu'individu : tous ses romans, tous ses poèmes et tous ses essais n'ont été créés que pour faire diversion, générer une illusion de vie éternelle et éloigner la présence grandissante de la mort.

L'écrivain locuteur dans le livre de Maulpoix subit doublement cette malédiction car non seulement il vit sa passion lorsqu'il écrit, mais cette passion déborde sur sa vie quotidienne, l'empêchant de construire une relation et l'empêchant même d'aimer réellement : le seul amour qu'il parvient à ressentir pleinement, dans lequel il se sent exister, est celui qui naît sous ses mots.

Ses amours réelles sont ainsi à terme aussi tragiques que son amour pour l'écriture puisque l'une de ses conquêtes, peut-être la seule sérieuse, en tout cas la seule nommée quoique ce prénom puisse prêter à confusion ("Marie porte si bien son prénom, c'est le prénom de quiconque"), se donne la mort après sa fuite. Les femmes sont comme les livres : l'écrivain s'embrase pour elles au début (enthousiasme de l'inspiration), puis se heurte aux difficultés quotidiennes avant de poser le point final.

Le monologue intérieur : une forme à la frontière des genres

Il n'est pas anodin que l'auteur ait choisi la forme d'un flux de conscience pour rédiger ce texte. En effet, il correspond également à un genre de l'entre-deux : entre oralité et écrit, entre essai et biographie, voire entre fiction et autobiographie. Il permet également de fortes résurgences poétiques - ne pas oublier que Jean-Michel Maulpoix est avant tout poète.

Cette forme est surtout propice à entraîner le lecteur dans un cheminement, une réflexion balisée qu'il peut suivre ou dont il peut se démarquer. Car nul n'est tenu d'adhérer à cette vision pessimiste, "maudite", de l'écrivain. L'auteur en fait un être cruellement lucide, ce qui le place en droite ligne du romantisme du dix-neuvième siècle, mais la position et la vision de l'écrivain au cours de l'histoire n'a pas toujours été aussi désabusée.

La méditation suscitée par cette œuvre est nécessaire à tout "écrivant", faute d'être écrivain, car écrire est un acte de création beaucoup plus complexe que la musique ou la peinture : en effet, tout en se révélant par un style bien particulier, l'auteur doit cependant s'effacer (hormis dans l'autobiographie) pour ne pas céder à la tentation de raconter sa propre vie dans tout ce qu'elle a d'insignifiant. L'écrivain n'est jamais directement glorifié : c'est son œuvre qui l'est, lui reste à jamais dans l'ombre.

Bien sûr, au contact de notre société médiatique, cette dernière phrase serait à nuancer, encore qu'il soit possible de se demander si c'est réellement l'écrivain qui est placé "sous le feu des projecteurs".

Référence

Maulpoix Jean-Michel, L'Écrivain imaginaire , Paris, Mercure de France, 1994.

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