L'homme dit fou et la mauvaise foi des hommes par F. Couao-Zotti

"L'homme dit fou" : l'Enfer à l'africaine. L'homme face à son animalité. F. Couao-Zotti : à la frontière entre tradition et originalité, oralité et écriture

La nouvelle est une forme privilégiée de la littérature "à emporter" : de longueur réduite, elle permet une lecture cursive et rapide de l'histoire, le temps d'un voyage en train, en avion ou en bus. Cette notation, "Portugal, Lisbonne, juillet 2005", dans l'édition d'occasion qui m'a servi de support, ainsi que les nombreuses pages cornées témoignent de la vie de voyage qui a été celle de ce livre.

La nouvelle voyageuse ?

Toutefois, toutes les nouvelles ne sont pas bonnes à lire entre deux destinations et de manière fragmentée : l'ensemble de ce recueil en effet, par ces thématiques, le style qu'emploie l'auteur et sa tonalité générale, ne semble pas propice à rendre un voyage plus agréable, bien qu'il le rende à coup sûr plus court : noirceur et poésie, voilà les deux mots qui pourraient lui convenir.

Plongée dans le noir de l'Afrique : viens partager mon Enfer

L'homme dit fou rassemble plusieurs nouvelles dans lesquelles l'auteur développe un goût prononcé pour le macabre et la sorcellerie traditionnelle africaine. Viols, drogues, Sida, crimes vénaux ou crimes politiques, perversions sexuelles et passions en tout genre : tel est le panorama qu'offre Florent Couao-Zotti de son pays, le Bénin.

Ce recueil pourrait être entendu comme un cri de rage, à l'image de celui de "l'homme dit fou", à l'encontre du FMI et de la Banque Mondiale qui entretiennent la dette africaine, ou encore à l'encontre des politiciens véreux, du climat social intransigeant qui pousse certains personnages à des extrémités inconsidérées. La galerie de personnages que donne à découvrir l'auteur est plus proche d'une galerie des monstres que d'une galerie de musée.

Ces monstres, l'auteur ne ménage pas leur description sans pour autant les juger, ce qui participe de la tonalité morbide du recueil. Le lecteur hésite toujours entre horreur et compassion. Plus que comme des nouvelles politiques, il faut les lire comme des fragments de tragédie. Une tragédie qui se joue hors du théâtre, dans la rue, qui détruit implacablement jusqu'au rire censé être "le propre de l'homme", faisant basculer irrémédiablement l'humanité du côté de l'Enfer, ce en quoi elle se démarque de la tragédie classique dont le dénouement apporte un retour au calme.

L'homme et l'animal : de l'animal-fétiche à la bête humaine

L'animal tient une place considérable dans les pages de ces nouvelles. De manière évidente apparaissent plusieurs animaux : des chiens errants, une chouette, ... Mais ce n'est pas de cette manière que l'animalité se fait omniprésente : c'est en l'homme-même qu'elle réside et qu'elle est mise en valeur.

Le vocabulaire du bas corporel, la fragmentation des corps, l'appellation animalisée des parties de celui-ci, ainsi que toute une série de comportements rattachent l'homme à l'animal, et l'animal aux pulsions humaines.

L'animal qui intervient physiquement dans le récit ne semble être là que pour permettre à l'homme de mesurer d'autant plus sa propre animalité, une animalité monstrueuse. Le choix des animaux qui apparaissent n'est pas anodin : tous sont ou ont été, dans la culture dont s'inspire l'auteur, sujets à des mythes infernaux : la chouette est un attribut de la sorcellerie, le chien un symbole de la virilité brute tout comme le diable.

L'animal est donc un miroir de l'homme, souvent plus humain que lui. Nombre de personnages demeurent anonymes dans les propos du narrateur, même après qu'un dialogue ait révélé leur identité : il leur refuse ainsi l'accès à l'individualité, et au respect qui lui est attaché. Ils restent des êtres sans nom, qui nagent dans leur crasse, se savent condamnés et n'ont plus que la folie, rarement la religion, pour redresser la tête.

Marabouts et charlatans : résurgences de la culture orale africaine

Dans ce monde qui leur échappe, les hommes sont tentés de céder à des croyances ancestrales et aux pratiques magiques qui leur sont associées. Si les prospectus des marabouts dans nos boîtes aux lettres occidentales ont de quoi faire sourire, ces pratiques sont prises très au sérieux par la plupart des personnages. Superstitions, mauvais sorts et mauvais œil se partagent l'imaginaire collectif dans un mélange trouble de religion animiste et de religion du Livre (Islam et judéo-christianisme confondus).

Les histoires "de bonne femme" émaillent le récit en lui conférant une dimension mystérieuse et en l'inscrivant dans la tradition de l'oralité. L'écriture n'est venue que très récemment aux peuples africains qui y ont trouvé le seul moyen de protéger leur culture, leur mythologie et leurs traditions qu'ils s'étaient pourtant si bien transmis pendant des siècles. Mais les conteurs sont rares à présent.

Florent Couao-Zotti fait partie de ces conteurs modernes qui s'inspirent de leur culture tout en s'en démarquant par l'exploitation d'un style écrit qui leur est propre. Il développe ainsi une poésie macabre et morbide qu'il déploie comme un exutoire aux maux de son pays. Ce n'est plus la voix d'un peuple qui parle à-travers un conteur, c'est la voix du conteur qui parle du peuple et le met face à son horreur et à ses contradictions.

Référence

Couao-Zotti Florent, L'Homme dit fou et la mauvaise foi des hommes , Paris, Le Serpent à plumes, 2000.

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