L'odeur de la ville mouillée: tranches de vies par Marie Causse

"L'odeur de la ville mouillée" est un recueil de nouvelles croisées sur des moments-clés de l'existence des personnages, entre pessimisme et tendresse.

Dans L'Odeur de la ville mouillée , Marie Causse distille la captation, ne laissant aucun répit au lecteur, sans cesse embarqué dans une nouvelle histoire, singulière mais jamais totalement isolée. La solitude dans la multitude, tel semble être le motif principal de ce recueil de nouvelles qui laisse un goût amer et un parfum douceâtre dans l'esprit du lecteur.

La pluie : fil conducteur ou flot effaceur ?

"L'odeur de la terre après la pluie, on appelle ça le petrichor. Mais la ville mouillée, je crois que ça n'a pas de nom".

C'est sur ce prologue que commence le recueil. Ces simples phrases annoncent clairement l'enjeu principal du recueil, ainsi que sa tonalité générale. Tous les personnages sont d'abord et avant tout liés par la pluie: c'est toujours sous une grosse averse que se joue l'événement-clé qu'ils jouent ou, plus souvent, subissent. Comme la pluie dégringole, attirée par la gravité, les personnages sont entraînés dans une forme de chute intérieure. L'âcreté du petrichor révèle l'amertume, les frustrations et les désillusions des personnages.

En même temps, le fait que la ville mouillée n'ait "pas de nom" met en évidence la solitude de l'individu au milieu de l'ensemble urbain. Si l'ensemble n'a pas de nom, l'individu se retrouve pris entre deux tendances: l'effacement ou la révolte. Dans une ville sous la pluie, tous les êtres se ressemblent puisque leurs traits et leurs larmes, donc leurs sentiments, sont gommés, confondus par les gouttes d'eau. Plusieurs personnages se laissent ainsi aller à l'anonymat, jusqu'à la disparition complète par la mort (voir "Le débit de l'eau").

Mais d'un autre côté, la violence des averses est symptomatique de la rage de vivre de certains personnages (voir "La forme des nuages"). Respirer à pleins poumons l'odeur de la terre mouillée, c'est encore se prouver qu'on est vivant.

Des "Vies Minuscules"

La comparaison avec l'ouvrage de Pierre Michon se justifie sur plusieurs points: tout d'abord, les personnages décrits sont tous des êtres dont on ne fait pas, normalement, la littérature. Ce sont des êtres marqués par le manque, l'ordinaire et l'inachevé. Ils agissent et réagissent dans leur environnement sans réellement créer d'intrigue (hormis quelques esquisses d'histoires d'amour), mais sans non plus stagner: le mouvement de l'œuvre est plus engendré par l'ensemble que par chaque nouvelle individuelle, créant en filigrane une image d'essaim.

Comme les personnages ne sont pas extraordinaires, il s'ensuit que la captation du lecteur passe par d'autres ressorts: Pierre Michon s'applique à faire d'eux des sortes d'icônes. Dans le cas de Marie Causse, il serait plus approprié de parler de photographies à la Doisneau - on pense notamment à celle où un homme tient un parapluie au-dessus de son violoncelle comme si c'était une personne. Chaque nouvelles forme l'une des pièces du puzzle de la ville, dans un alliage d'instantanés (encore que la forme littéraire nommée ainsi soit bien plus resserrée).

Enfin, si la légitimité de l'auteur, en lien avec son profond sentiment d'imposture, n'est pas abordée dans ce recueil, chaque personnage est confronté à celle de sa propre existence. Tous font le point et tous laissent faire l'ironie du sort sans se débattre. En cela non plus, ils ne sont pas des héros.

Marie Causse apporte donc dix-sept éclairages différents sur la question existentielle: où vais-je? Elle dessine des morceaux de trajectoires et accompagne le temps de quelques pages ces êtres déboussolés qui n'attendent qu'une chose: que la pluie vienne laver leurs erreurs et leurs peines.

Références

Causse Marie, L'Odeur de la ville mouillée , Paris, Gallimard, L'arpenteur, 2012.

Michon Pierre, Vies Minuscules , Paris, Gallimard, Folio, 1984.

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