Mysticisme, atomisme et psychanalyse: Trois explications du monde

Premier roman de Tom Keve, Trois explications du monde retrace l'affirmation de la psychanalyse et de la physique quantique: vers une unité des savoirs ?
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Trois explications du monde est un vaste roman historique, extrêmement documenté (tous les documents, lettres, et articles sont authentifiés, voir la bibliographie en fin d'œuvre), qui met en scène les principaux acteurs du développement des idées au début du vingtième siècle. De la psychanalyse aux premières découvertes sur les particules élémentaires de l'atome, jusqu'à la naissance de la physique quantique, fondée sur la théorie de la relativité, la première moitié du vingtième siècle a été l'époque de grands bouleversements dans la pensée occidentale. D'un seul coup, les profondeurs de l'Homme s'ouvraient en grand sous les yeux de Freud, Jung et leurs disciples, quand dans le même temps, le vertige de l'infiniment petit entraînait les physiciens dans un univers sans logique, où cause et effet sont dissociés.

L'avantage de la forme du roman sur celle de l'essai

Un essai qui parlerait de psychanalyse, de physique quantique, voire peu après de mysticisme fondé sur la kabbale juive, pourrait paraître pour le moins indigeste. Tom Keve, au contraire, choisit de faire de ces personnalités réelles des personnages, qui ont une cohérence interne, qui parlent et dont les mots ne dépassent pas le degré d'abstraction propre à l'oral. Ce degré nécessite que l'interlocuteur ne perde pas le fil de la pensée du locuteur, donc tous les points de théorie qui sont développés dans ce roman sont audibles, même pour des lecteurs non-initiés.

Un autre avantage du roman sur l'essai, c'est que l'auteur peut jouer sensiblement avec la réalité, quoiqu'il reste très scrupuleux dans sa conduite des événements: ainsi la rencontre de Freud, père de la psychanalyse, avec Rutherford, père de l'atomisme, à la Clark University de Washington n'est-elle que supposée, les deux personnages se trouvant tous deux présents à un même congrès en 1909. De même, l'amitié entre Ferenczi, le "troisième homme" de la psychanalyse, et Hevesy, un chimiste hongrois reconnu, n'est qu'une extrapolation de la part de l'auteur, d'après des indices qui laissent présager de leurs contacts.

Ce sont de tels liens entre les tenants de chaque discipline qui vont l'aider à formuler la thèse de l'unité des savoirs: mysticisme, atomisme et psychanalyse ne seraient en réalité que trois manières de chercher à expliquer le monde dans son intégralité.

Le gouffre sans fond du pourquoi: un roman plus philosophique que scientifique

Les trois disciplines évoquées plus haut ne sont ainsi que trois manières de répondre à cette éternelle question qu'est le Pourquoi. Pourquoi l'homme existe-t-il? Pourquoi la Nature semble-t-elle obéir à des règles qui échappent toujours? Pourquoi l'Homme agit-il comme il le fait et vers quoi doit-il se diriger?

Chaque discipline apporte une dimension différente à cette question, mais toutes se complètent, comme les trois côtés d'un triangle, dans une forme de spiritualité tournée vers un Dieu redéfini, recréé à l'image de l'homme et de la Nature, non telle qu'elle est mais telle que l'homme la perçoit.

Car ce qui ressort de la lecture de ce livre, c'est que dans les sciences les plus poussées (qu'elles soient physiques ou humaines), la notion d'objectivité devient vite obsolète: comme le psychanalyste et son patient ne peuvent trouver de processus de guérison que dans l'interaction, de même le physicien, confronté aux limites de sa pensée rationnelle qui ne lui permet pas d'accepter un fait et son contraire pour vrais, doit-il admettre l'importance de sa perception dans l'explication qu'il donne des phénomènes. Ceci sans parler des mystiques, convaincus de n'être que des particules de l'assemblage divin, et qui recherchent Dieu et la connaissance suprême en eux-mêmes, dans la part divine de l'âme.

L'influence de l'Histoire sur l'émergence de ces idées et d'un idéal de fusion des savoirs

Le judaïsme est un thème récurrent du roman: l'auteur souligne, à juste titre sans doute, combien sont nombreux les penseurs issus de cette religion et combien elle a influencé leurs théories. L'auteur explique ce phénomène par la libération relative des Juifs à la toute fin du dix-neuvième siècle: auparavant cantonnés dans leurs ghettos et dans leurs savoirs, ils accèdent à la vie publique et aux universités (suite à l'ordonnance de François-Joseph de 1887, pour l'Autriche-Hongrie). Obligés de s'adapter depuis des siècles aux diktats des goys, les Juifs ont ainsi, selon l'auteur, acquis une grande ouverture d'esprit et une grande capacité d'abstraction qui font de leur milieu un véritable "bouillon de culture".

Les racines juives de la psychanalyse, tout comme de certains adeptes de la physique quantique, expliquent le retour fréquent aux sources de la kabbale juive. Symbole d'archaïsme et de superstitions, elle est la plupart du temps rejetée par tous les scientifiques ou penseurs qui se veulent tels, mais elle rattrape inlassablement ses ouailles, leur assénant de nombreuses façons les vérités senties mais non prouvées par les Anciens.

Or science et psychanalyse procèdent aussi de ce sentiment de vérité, difficilement explicable avec les mots quotidiens. Une vaste réflexion philologique nourrit donc également ce roman et l'on voit bien que, loin de se limiter à un sujet, comme l'exigerait une thèse, le roman propose au contraire une exploration tous azimuts du savoir, comparable à un manuel de culture générale, qui permet de se forger une idée globale de la pensée d'une époque tout en restant abordable et agréable à lire.

Référence

Keve Tom, Trois explications du monde , Paris, Albin Michel, Points, 2010 (pour la trad. française).

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