"Où on va, papa ?" histoire d'un contre-miracle par J.L. Fournier

"Où on va, papa ?" de Jean-Louis Fournier, Prix Fémina 2008 : le chant d'amour tendre, humoristique, parfois cynique d'un père face au handicap de ses fils.
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Dans l'ode aimante et tendre que compose Jean-Louis Fournier pour ses deux fils handicapés, celui-ci compose un mélange mélancolique de poésie et d'humour noir, mélange tout en nuances qui ne sombre jamais dans le désespoir.

Une poésie en clair-obscur

"Ne pas être comme les autres, ça ne veut pas dire forcément être moins bien que les autres, ça veut dire être différent des autres."

Jean-Louis Fournier use de cette ambiguïté de la différence pour élaborer une poétique du souvenir à la fois lucide et nuancée. S'il écrit ce livre, ce n'est pas tant pour ses fils que pour laisser une trace de ces enfants qui ne feront jamais rien de leur vie. De ce "rien", l'auteur cherche à rendre un "quelque chose", quelque chose de simple et de différent à l'image de ses fils, Mathieu et Thomas.

Il déploie ainsi un style sans emphase, en adéquation avec les scènes évoquées. Les images convoquées sont toujours en lien avec un univers enfantin, sans aucune dramatisation, mais avec un grand sens de la suggestion empathique. Le rythme, en lien avec la brièveté des séquences décrites, offre une sensation de roulis permanent, parfois proche de celui des Béatitudes bibliques, qui berce le lecteur et le fait glisser dans ce monde d'une absurde richesse qu'est celui du handicap.

Des tranches de vie sous forme de mélopée tendre

Jean-Louis Fournier est l'auteur de nombreux livres humoristiques destiné à tous les publics, des petits aux "grands enfants", comme il aime à appeler les adultes de son espèce - faut-il y voir une affiliation à Saint-Exupéry ? Son humour est volontiers noir, cynique et parfois à la marge de l'acceptable.

Sans se départir de cette plume qui rit de tout et surtout du pire, il choisit néanmoins dans cette œuvre d'adopter un ton plus mélancolique. Ses premiers mots forment une lettre adressée à ses deux fils qui ne la liront, ni ne la comprendront jamais car tous deux sont affligés d'un lourd handicap physique et mental. De cette lettre ressort déjà une forme de musicalité dans le sens où l'essentiel est dit : la lettre constitue le thème, et le reste du livre les variations.

Variations sur le thème du regret des choses impossibles à faire, regret également de n'avoir pas toujours été un père à la hauteur, mais également variations sur la tendresse de ce même père regardant ses fils et les autres handicapés qu'ils fréquentent au sein de leurs IMP (Institut Médico-Pédagogique). C'est précisément le handicap qui fait basculer le récit dans une absurdité profondément poétique et le fait sortir du "malheur de convenance".

Le handicap congénital comme "contre-miracle" ?

S'il est bien une chose que refuse Jean-Louis Fournier dans ces lignes, c'est de céder à la pression de ces convenances, qui dictent à un père de handicapé de toujours affirmer le poids que constituent ses enfants au quotidien, et d'afficher une attitude de martyr dévoué et souffrant avec eux. La compassion ne manque à aucun moment du récit, mais elle ne va pas jusqu'à l'auto-flagellation.

Certes, la tentation est grande de chercher un responsable au handicap, mais l'auteur répond à la culpabilité par l'humour, souvent noir, toujours tendre. Par cette distanciation, le "contre-miracle" de la naissance, ce moment où tout s'écroule parce que le diagnostic vient de tomber, redevient un miracle au jour le jour : le rire permet de dépasser les contraintes et la pesanteur quotidienne pour rendre compte de la réalité des relations qui peuvent être nouées avec ces enfants "pas comme les autres". C'est peut-être la phrase la plus importante de ce livre : "il ne faut pas priver les enfants handicapés du luxe de nous faire rire", car le rire unit, crée un partage au-delà des frontières entre "gens normaux" et handicapés.

C'est ainsi que cette simple question, sans cesse posée par Thomas, "Où on va, papa ?", devient le moteur d'une rêverie humoristique qui mène finalement l'auteur à prendre conscience de son propre décalage avec le monde et avec lui-même. Ce décalage n'apparaît pourtant ni angoissant ni porteur d'espoir. Comme le handicap, aussi irrévocable et inexplicable, il est. Et il faut composer avec.

Référence

Fournier Jean-Louis, Où on va, papa ? , Paris, Stock, 2008.

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