"Personne", les masques du moi, par Gwenaëlle Aubry

"Personne", Prix Femina 2009, récit autobiographique de Gwenaëlle Aubry : un abécédaire du souvenir, les 26 facettes d'un homme multiple : son père.
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Personne reprend, comme d'autres romans contemporains, le découpage des chapitres selon un ordre alphabétique, non selon un ordre numérique ou thématique. Ce choix révèle la volonté de classer les éléments du monde, de définir la personne qui vit à-travers ces lignes, comme dans un dictionnaire, en commençant par son personnage en A jusqu'à son personnage en Z, ici d'Antonin Artaud à Zelig.

Un abécédaire pour tenter de reconstruire un être cher

Ce choix permet en outre au lecteur d'appréhender le personnage de François-Xavier Aubry ainsi qu'en filigrane celui de sa fille qui se dévoile dans la relation d'écriture qu'elle noue entre eux, de manière de plus en plus riche et complexe. Chaque chapitre donne l'occasion aux souvenirs d'affluer, dans l'ordre que suggère l'abécédaire, non selon une chronologie linéaire, de tisser ainsi un réseau signification, qui se heurte hélas au problème majeur traité dans l'œuvre qu'est la pluralité, et l'impossibilité pour le père de se constituer un moi propre, et par voie de conséquence, l'impossibilité pour sa fille de se constituer un passé et une identité stable.

Persona en latin signifie le "masque" : cet alphabet des personnages possibles serait donc à apparenter à une galerie de masques correspondant tous au même être sans jamais parvenir à le réduire à un seul personnage, ou seulement à un seul type de personnage : d'Antonin Artaud à James Bond, du Clown au SDF, tous ces personnages sont d'univers et de caractères ou caractéristiques différents, mais ils jouent leur rôle dans le théâtre interne d'un homme, qui se retrouve ainsi morcelé.

L'ambiguïté de la "Personne"

Le mot "personne" vient ainsi de l'univers du théâtre, ce qui induit des notions de duplicité, de tromperie, d'illusion. Mais qui trompe qui ? C'est la question que pose l'auteur dans la mesure où, si le père a conscience de sa multiplicité, il n'est aucunement maître : ce n'est pas lui le dramaturge de sa scène interne, mais sa "folie", cette maladie si souvent évoquée, jamais nommée qui fait qu'il est toujours tout et rien en même temps.

Car là est la spécificité du mot "personne", qui, comme sont les autres mots à faire de mêmes, désigne à la fois la présence et l'absence. François-Xavier Aubry est condamné par sa "folie" à ressentir pleinement à chaque instant de sa vie, la présence d'un moi fragmenté et le vide, l'absence d'identité, qui font alterner chez lui des phases de souffrance et des phases de plénitude.

Vie dans l'écriture, parenté poétique

Le rapprochement rapide de l'auteur avec Henri Michaux pourrait être amplement développé : la poésie que Michaux met en œuvre (mais peut-on réellement la classer dans la poésie ?) ne fait rien d'autre que décrire perpétuellement la fragmentation du moi et du monde pour tenter une réunification qui s'effrite inexorablement à la fin de chaque poème. Et pourtant, comme François-Xavier trouve des îlots de calme et de vide bénéfique, Michaux trouve également, l'espace de quelques poèmes épars, l'exstase du vide, l'ataraxie qui se résume alors en un cri de soulagement et de bonheur mêlés : "Icebergs, Icebergs..." ("Icebergs", in Henri Michaux, La Nuit remue ).

Le dialogue qu'instaure la fille avec le père en tricotant les écrits de son père à ses propres mots semble être l'unique moyen de transcender la pluralité, l'unique moyen de produire un "Portrait du père" sans le trahir de manière irrévocable. Raconter les souvenirs au gré de l'ordre alphabétique, c'est se donner la possibilité de les moduler, d'ajouter touche par touche les couleurs dans ce tableau impressionniste. C'est aussi parvenir à se dire à-travers le visage de l'autre, retrouver des racines, mais aussi faire le deuil des ratés de cette relation père-fille frappée par "l'anormalité".

L'élégance du "mouton noir"

Personne est un portrait à la fois en pleine lumière et à contre-jour : en pleine lumière parce que le père est lucide, il se sait étranger au monde, étranger à sa famille qui renie sa différence, et étranger à lui-même ; à contre-jour car cette lucidité engendre une souffrance plus grande encore et des efforts multipliés pour tenter vainement d'être quelqu'un .

Il accepte de jouer le rôle du "mouton noir", il accepte la marginalisation, s'en amuse parfois, mais ce rôle n'est jamais limité à un seul personnage, ce qui le rend si dur à jouer.

Sous la plume de l'auteur, jouer ce rôle ne réduit pas le père à la monstruosité d'un animal à plusieurs faces : c'est l'humain, avec tous ses paradoxes qu'elle traque. Le lecteur prend conscience de la difficulté de la notion de l'identité : le personnage de François-Xavier Aubry ne fait que présenter cette lutte et cette quête du moi de manière hyperbolique. Ce que tout un chacun vit à certaines occasions de sa vie, lui le vit à chaque instant.

Chacun aurait donc en lui le germe de cette folie dont il est tant question, mais peu de personnes se retrouvent ainsi sous son emprise, ce qui pose la question de la limite entre la santé et l'insanité ? Entre le Fou et le Sage ? Entre la liberté mentale et l'aliénation ? Autant de questions qui demeurent en suspens et qui incitent le lecteur, dans les traces de l'auteur, à tenter de ce trouver par rapport à celui qui est tout et rien en même temps.

Références

Aubry Gwenaëlle, Personne , Gallimard, Folio, 2009.

Michaux Henri, La Nuit remue , Gallimard, NRF Poésies, 1935.

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