Plongée dans des nuits sans "Sommeil" avec Haruki Murakami

"Sommeil", l'une des nouvelles les plus étranges de Haruki Murakami, approche des mystères de la conscience par le récit d'une femme noctambule.
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Initialement publiée dans le recueil TV people , Sommeil ( Nemuri en japonais) est une nouvelle particulièrement énigmatique. Comme dans toutes ses nouvelles (lire notamment le recueil Saules aveugles, femme endormie ), Haruki Murakami entraîne son lecteur dans un univers à la frontière du vraisemblable et du fantastique, lui fait faire un bout de chemin avec ses personnages, puis le lâche brutalement sans répondre à aucune des questions soulevées par le texte.

Une écriture de la déception

Cette écriture qui entame un processus de réflexion et s'arrête au point d'interrogation produit une frustration chez le lecteur qui se trouve obligé soit de rechercher des réponses par la relecture et l'interprétation - mais toute interprétation est subjective et limitée - soit de lâcher prise, en abandonnant ses prérogatives de lecteur (attentes, habitudes de lecture, références culturelles et philosophiques,...), et en acceptant de se laisser balloter au gré de l'auteur.

C'est un vrai tour de force pour un auteur que de faire accepter un texte qui repose sur un tel ressort : s'il ne donne pas assez de pistes, le lecteur perd le fil et s'en désintéresse, s'il en donne trop, il réduit le champ des interprétations, et par là même la richesse de son propos. C'est néanmoins une expérience de lecture assez agréable de sentir que le sens du texte s'échappe sans cesse : c'est l'un des critères de la grande littérature, et Murakami n'a plus à prouver son immense talent de conteur, toujours à la lisière des univers (rêve, réalité, conscience et inconscience,...).

Sommeil : un titre antithétique

Comme pour brouiller les pistes dès le départ, Murakami a choisi comme titre pour sa nouvelle celui qui en est précisément le grand absent : le sommeil. En effet, toute la nouvelle n'est que le récit par une jeune femme de ses dix-sept nuits blanches.

D'un point de vue physiologique, les cas d'absence complète de sommeil (à différencier de l'insomnie qui inclut des phases de somnolence, souvent diurnes) sont rares, mais ils existent. Toutefois, il est curieux de ne trouver aucun événement physique déclencheur de cet état dans le texte, qui l'expliquerait médicalement. L'auteur rejette d'ailleurs systématiquement la médecine : son personnage refuse d'aller à l'hôpital, quoiqu'elle ait conscience de l'anormalité de ce phénomène.

La nouvelle est donc placée sous le signe de la pure littérature : la science n'y a aucune part, l'auteur adopte un parti-pris de départ et sa seule justification consiste à ne pas vouloir se justifier. Cette attitude conjointe de l'auteur et de son personnage, agrémentée par le récit d'un cauchemar et de l'acuité de conscience qu'acquiert le personnage au fil du texte, ouvre le champ des possibles, génère un nombre considérable de questions. Or en philosophie, l'important est de poser ces questions, non d'y répondre, ce qui justifie la fin ouverte choisie par l'auteur, contrairement à la chute attendue.

Sommeil et conscience : une relation problématique

Le sommeil, par essence, est l'état dans lequel la conscience s'évanouit. Mais dans le même temps, il est nécessaire à la conscience pour faire le tri des événements de la journée, pour lui permettre de récupérer, de se ménager, et pour que l'individu prenne justement conscience de cet état de conscience : comme beaucoup de concepts, la conscience se définit grâce à son contraire (comme l'ombre et la lumière).

Écrire une nouvelle sur l'absence de sommeil pose nécessairement des questions sur l'évolution de la conscience : l'insomnie classique produit des déficiences de la conscience, et le personnage en raconte un épisode de manière très détaillée dans laquelle tout insomniaque peut se reconnaître. En revanche, cette absence de sommeil n'est à l'origine d'aucun état de veille (état passif), mais d'un état d'éveil permanent (état actif) : cet état n'engendre aucune sensation de fatigue. Au contraire, le personnage éprouve un regain d'énergie et un élargissement de sa conscience.

Des interprétations en arborescence

D'abord décrite comme le cliché de la femme traditionnelle, elle trouve dans ces nuits blanches un profond sentiment d'existence, une liberté nouvelle. Le sommeil n'est donc pas seulement une prison mentale dans laquelle l'individu perd le contrôle de ses pensées, il est également le reflet d'une prison sociale dans laquelle cette femme perd toute prise sur sa vie à cause des conventions établies. Et ce ne sont là que deux pistes d'interprétation parmi de nombreuses autres qui s'engendrent mutuellement.

Les illustrations de Kat Menschik parsemées dans l'édition référencée renforcent cette superposition nécessaire des significations : faute de sommeil et de rêves, c'est au lecteur conscient de faire le tri dans les événements et les idées qui arrivent à cette femme. À la limite du psychédélisme, cette nouvelle déroute, dérange, mais ne laisse pas indifférent.

À ne pas lire juste avant d'aller se coucher toutefois.

Référence

Murakami Haruki, Sommeil, trad. Corinne Atlan, Paris, Belfond, 10/18, 2010. (Première publication en japonais en 1990)

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