Poésie et cruauté du Domaine des Murmures, par Carole Martinez

Du Domaine des Murmures, C. Martinez dessine une fresque tragique et poétique. Traditions écrite et orale s'entrecroisent autour de la recluse Esclarmonde.
10

Deuxième roman de Carole Martinez, après le succès fulgurant du Cœur cousu , Du Domaine des Murmures constitue la chronique romanesque d'Esclarmonde, une jeune recluse qui préfère être enterrée vivante plutôt que de se marier. Isolé du monde extérieur par la forêt, quelque part en Franche-Comté - à ce qu'il semble au vu des quelques indications topographiques, le domaine devient le cadre d'une tragédie où se mêlent traditions écrite et orale, contes et écrits bibliques.

Un roman enchâssé

Afin de mettre en place son cadre narratif, Carole Martinez use d'un artifice littéraire courant. Des personnages contemporains se promenant aux Murmures entendent la voix d'Esclarmonde dérouler son histoire. On pourrait parler d'un flashback par voix et par histoires interposées. Ce même processus est utilisé dans le Cœur cousu : le roman est enchâssé entre deux épisodes considérés comme le présent de la narration, et c'est par l'intermédiaire de voix que les péripéties émergent, soit par le souvenir, soit par l'intermédiaire encore plus vague de "murmures".

Ces chapitres encadrants ne semblent pas entièrement nécessaires. Au contraire, ils alourdissent l'intrigue en signalant de manière trop évidente l'artifice. Qui plus est, le fait de retrouver ce même procédé d'un roman à l'autre l'affaiblit d'autant plus.

Poétique de la cruauté: entre hagiographie et conte médiéval

En dépit de cette faiblesse initiale, ce roman développe à merveille un souffle poétique propre à son auteur. Carole Martinez mêle comme peu d'écrivains douceur et cruauté. Entre évocations naturelles et machines de guerre, maternité et viol, quête spirituelle et croisades, elle sonde l'âme humaine, n'hésitant pas à grossir ses traits les plus noirs.

Se réclamant à la fois de l'hagiographie, des écrits bibliques qui glorifient les saints et surtout les martyrs, et des contes populaires non-encore édulcorés, donc extrêmement durs, Du Domaine des Murmures concilie l'écrit et l'oral dans un même élan de violence exutoire, un sorte de catharsis.

Le théâtre des Murmures

À ce compte, il convient de ré-envisager les chapitres encadrants, qui fonctionnent comme la mise en place du théâtre, hors du temps, hors du monde, même si cette position scénique aurait pu passer par un procédé plus discret. Les personnages désignés par le "nous" seraient alors spectateurs de la tragédie d'Esclarmonde.

Le théâtre est ensuite mis en abyme dans son réclusoir: la fenestrelle par laquelle elle voit le monde devenant une seconde scène, comme un théâtre de marionnettes dont elle tire les ficelles du haut de son statut de sainte.

Les personnages principaux du roman - Esclarmonde, son père, l'évêque,... - sont tous soumis à un "destin" qui ressemble fort au fatum tragique. Excessifs et porteurs d'une faute, ils sont ainsi punis irrémédiablement par la mort et/ou la folie. Entre épopée et fin'amor , l'ironie tragique se développe jusqu'à un paroxysme: alors que la mort recule durant tout le roman, elle se déchaîne soudain dans une acmé destructrice qui ne laisse rien d'autre que les murmures, des on-dit un peu honteux qui tentent vainement d'expliquer la folie dévastatrice.

Une écriture érudite

Carole Martinez fait preuve d'une grande richesse de vocabulaire, augmenté d'une recherche de termes et de tournures archaïques qui produisent une œuvre atypique dans le panorama littéraire actuel.

Les références bibliques, historiques et traditionnelles sont nourries et utilisées très à-propos, quoique romancées.

Du Domaine des Murmures est donc un deuxième roman tout à fait honnête, quoique moins enthousiasmant que le Cœur cousu, du fait d'un léger sentiment de déjà-lu. Toutefois, il faut rappeler la difficulté pour un auteur de se renouveler et de ne pas tomber dans les facilités qui lui sont propres: évoluer sans trahir son style. À ce titre, Carole Martinez s'en tire bien grâce à sa poésie et à son imagination dans les images qu'elle développe, qui semblent sans limite.

Références

Martinez Carole, Du Domaine des Murmures , Paris, Gallimard, nrf, 2011.

- , Le Cœur cousu , Paris, Gallimard, Folio, 2008.

Sur le même sujet