Prévert : de la candeur enfantine à la noirceur désespérée

Hommage à Jacques Prévert à travers les lignes directrices de ses deux fameux recueils : Paroles et Histoires.

En 1977, Prévert meurt des suites d'un cancer du poumon et son éternelle cigarette au coin des lèvres commence à l'époque à faire l'objet de campagnes de dissuasion massives. Avec le poète, c'est tout un pan de la poésie française qui est mis à mal: en effet, il n'est plus guère courant de trouver des poètes qui jouent avec les tonalités, les figures et surtout avec les mots autant que lui. Complice des pataphysiciens (dont Boris Vian) et contemporain des premiers membres de l'Oulipo (Queneau et Perec en étant les pères traditionnels), Prévert avait le don de mêler dans ses poèmes le jeu et la gravité, l'enfance et l'âge adulte dans ce qu'il a de plus absurdement sérieux.

Prévert, le poète des enfants

Prévert est l'un des poètes les plus appris au cours de l'école primaire (avec La Fontaine). Tout écolier ou ancien écolier se souvient d'au moins quelques uns de ses vers. La raison en est que les poèmes de Prévert, tout comme les fables, racontent le plus souvent une histoire, qu'un bon nombre d'entre eux sont directement destinés aux enfants et que le style de Prévert n'est pas très éloigné parfois des chansons de nourrices ou des chansons circulaires (du type "Trois p'tits chats"), ce qui explique les nombreuses mises en musique dont ces poèmes ont fait l'objet.

Paroles et Histoires sont les deux principaux recueils dans lesquels les instituteurs sont allés piocher: il faut citer entre autres "En sortant de l'école", "Page d'écriture" ou encore "Le Cancre" qui sont les trois poèmes les plus appréciés des élèves, quoique (ou car) très anti-scolaires. Prévert y revendique un droit à l'imagination et à la fantaisie, loin des dogmes et des préceptes des adultes raisonnables. Car la raison des adultes n'est pas souvent la meilleure: les adultes ont en effet des comportements très souvent absurdes qui génèrent de la violence et de l'injustice, tandis que le monde des enfants trouve dans sa logique propre un ordre beaucoup plus calme et apaisé.

Un poète engagé sur le mode du jeu

Les poèmes les plus vindicatifs de Prévert sont souvent les poèmes dans lesquels il déploie le plus son talent de maître du jeu de mots. Ses descriptions de la bonne société embourgeoisée et aveugle à la misère environnante (voir notamment Paroles, "Tentative de description d'un dîner de têtes à Paris-France") sont particulièrement croustillantes. En virtuose de l'inventaire, Prévert semble être un précurseur du genre de l'exercice de style que Raymond Queneau mettra à l'honneur dans son livre du même titre.

Anaphores, expressions mélangées, juxtapositions originales de termes, tout cela participe à une déconstruction du réel classifié: la science et la raison (qu'elle soit politique, religieuse ou autre) sont abandonnées au profit du sentiment et de l'inspiration. Cependant, de cette déconstruction fantaisiste et joyeuse émerge souvent un profond malaise car, une fois les convenances éclatées, la réalité brute ressurgit dans toute sa noirceur: il fait bon se moquer des notables, il n'empêche que la mort et la misère l'emportent.

Le jeu de mots, quand il ne relève pas de la comptine, sert donc le plus souvent à Prévert de révélateur de l'absurdité du monde humain, et en particulier de sa justice qui condamne les enfants et les faibles en général.

Une prédilection pour les oiseaux

L'oiseau est un motif récurrent de la poésie de Prévert. Lorsqu'il se brûle les ailes à la lumière du phare (voir "Le gardien du phare aime trop les oiseaux"), il symbolise cette humanité faible, attirée par les lueurs du progrès et par le mythe du "self-made-man" qui arrive d'Amérique, mais qui est rejetée dans sa misère. Seul le gardien du phare - un possible avatar du poète - prend pitié de ces oiseaux, mais c'est un bien pour un mal car en en sauvant certains, il en condamne d'autres. Il est loin le temps où des poètes comme Baudelaire prétendaient pouvoir décrypter le monde et guider l'humanité. Ici, le rôle du poète se limite à la dénonciation.

Parfois, le poète se place du point du vue de l'oiseau: dans ces cas-là, il se fait simple observateur (voir Paroles , "Événements"). La neutralité de son regard tranche alors avec la gravité des scènes décrites. Par cette mise à distance, le poète invite son lecteur à ré-envisager les faits divers qu'il peut trouver dans la presse. Celle-ci se cantonne à la neutralité, tandis que le poète joue de la tonalité neutre pour émouvoir tout en effaçant les contours cruels de drames comme la mort, le handicap ou la solitude. Il ressort de ces poèmes "vus de haut", une tenace mélancolie, mais une mélancolie paisible, peut-être désabusée.

Prévert, poète de son temps

Paroles , le premier recueil que Prévert a publié, sort en 1949 (avec quelques poèmes datés de 1943, 1945 et 1946), au sortir de la Seconde Guerre Mondiale. Dans la lignée des Aragon et Éluard, ses premiers poèmes sont donc très engagés - on peut parfois sentir une franche tendance communiste dans ses poèmes - et sa vision de l'homme est particulièrement noire. L'humour et le jeu apparaissent ainsi comme des armes de distanciation de l'horreur et du désespoir.

Par la suite, sa poésie est moins noire que mélancolique, comme cela a été évoqué plus haut. Néanmoins, Prévert est sensible aux grands enjeux de l'après-guerre, et ses poèmes enfantins résonnent comme des échappées belles, des rêveries fantasques et régressives loin de la réalité (historique ou individuelle).

Références

Prévert Jacques, Paroles , Paris, Gallimard, Folio, 1949.

Prévert Jacques, Histoires, et d'autres histoires , Paris, Gallimard, Folio, 1963.

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