Roland Dubillard, Les Diablogues : chroniques de l'absurde

Étude du comique de l'absurde de Roland Dubillard à travers son œuvre la plus connue : "Les Diablogues", entre individualité et humanité en général.
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Quiconque a vu jouer les Diablogues sur scène ne peut que constater l'étendue du panel comique de leur auteur. Non content d'avoir une plume acérée, traquant sans cesse le verbe comique, Roland Dubillard explore également toutes les autres dimensions du comique (situation, personnage, répétition, etc.).

  • Le comique verbal
Diablogues

Dès la Présentation, "diffusée par des hauts-parleurs", le lecteur est abasourdi par la puissance absurde qui éclate dans ce langage : mélangeant allègrement les figures de proue de la musique et de la psychanalyse, détaillant les parties d'un concerto qui ne sera jamais joué et ne pourrait probablement pas l'être, se gorgeant tellement de mots qu'il finit par énumérer une sorte de lexique avant de se livrer à une traduction de son discours dans une langue renouvelée, à la croisée du français, de l'anglais, de l'allemand et de quelques fantaisies.

Par la suite, dans les saynètes, l'auteur n'hésite pas à employer des onomatopées, à composer des listes pour le plaisir de l'énumération et à passer par tous les registres de langue.

Cette puissance du langage ainsi déployée plonge le lecteur dans un monde de mots qui s'enchaînent de manière de plus en plus artificielle et l'invite à réfléchir sur ce langage qui exprime à la fois les sentiments et les situations, et dont à la fois le sens se détruit à force d'auto-référence.

  • Le comique de situation
Diablogues

Car c'est bien ce que font les personnages : ils jouent du piano, au ping-pong, sur les mots,etc. Des éléments de parodie, ou d'hommage, émergent également par endroit : le lecteur est forcé de reconnaître dans "Le sketch de Paulette", dans lequel les deux personnages ont une cousine Paulette dont ils établissent un portrait haut en couleur, une reprise de la scène des Martin, incapables de se reconnaître, dans la Cantatrice chauve de Ionesco.

Chaque saynète est donc l'occasion pour l'auteur de faire jaillir l'absurde de situations quotidiennes. Cet absurde fait rire, souvent beaucoup, mais au-delà du rire, il invite également soit à constater l'absence fondamentale de sens de toute vie humaine, soit à chercher du sens différemment, hors des sentiers raisonnés et logiques.

  • Le comique des personnages

Ces personnages sont tellement caricaturaux, tellement ancrés dans l'illogisme et le jeu de langage, que celui-ci voit bien que ce sont des pantins - c'est d'ailleurs pourquoi la plupart des mises en scènes les font s'habiller dans des costumes sobres, le véritable costume étant revêtu par l'acteur dans son jeu même - mais il ne peut s'empêcher de s'identifier à ces pantins, ou à y reconnaître un proche, du genre de celui-qui-veut-toujours-avoir-raison, ou celui-qui-a-ses-lubies.

Les personnages, étant à l'extrême limite de ce que l'on peut appeler un personnage, complètent donc à merveille le comique et l'absurdité de ce texte. Comme dans le tableau de Magritte, ils sont pour ainsi dire parachutés - ils pleuvent - dans ces situations. Ou, par comparaison avec le tableau Le Pèlerin , de Magritte également, leur visage et leur corps sont deux entités que l'auteur assemble et échange à l'infini.

  • Autres formes du comique

De même, il est possible de voir des réminiscences clownesques dans les rapports de force qui s'instaurent parfois entre les deux personnages, tandis que d'autres saynètes font appel à un comique plus sophistiqué : du plus traditionnel au plus spirituel, Roland Dubillard, en fin connaisseur de l'histoire du comique, sait la faire jouer sous les yeux du spectateur, par allusions, par touches qui sont autant d'instants de rire partagé.

De l'individu à l'humanité

L'homme est au centre de cette mosaïque de texte. Il évolue dans un décor minimaliste et joue son rôle dans le degré également minimal de la relation humaine : la relation à deux. Mais quel bilan tirer de cette omniprésence ?

Très rapidement, force est de se rendre compte que l'individu est mis à mal : il est fantoche, aux prises avec ses manies, ses contradictions, toutes choses qui le rendent ridicules et sujet au rire. Le rire provoqué par l'absurde est toujours un appel à la réflexion et à un retour du spectateur sur sa propre humanité.

L'humanité que dévoile Roland Dubillard, sans être aussi désespérée (et désespérante) que celle de Ionesco, est une humanité à la recherche de repères qu'elle ne trouve jamais : la généalogie n'est plus une science exacte, le miroir du restaurant donne l'illusion d'une double réalité, le compte-goutte ne donne jamais le même nombre de gouttes selon celui qui compte, il faudrait l'inverser pour recompter, mais bien sûr c'est impossible.

En résumé, l'homme est cet être qui rêve de l'impossible et se noie dans l'océan des possibles.

Références

Dubillard Roland, Les Diablogues et autres inventions à deux voix , Paris, Gallimard, Folio, 1976, 1998.

Ionesco Eugène, La Cantatrice chauve , Paris, Larousse, Classiques collège, 1997.

Magritte René, Golconde , 1953

Le Pèlerin , 1966

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