Rudyard Kipling, Stalky & Cie : un roman potache

Stalky & Cie, de Kipling, retrace la naissance d'un stratège culotté de l'Angleterre impériale à travers son parcours scolaire dans un internat mouvementé.

Stalky & Cie est un roman sous forme de recueil d'anecdotes paru en 1899, qui trouve son inspiration dans les années d'internat de son auteur, Rudyard Kipling, au United Services College . Ce roman met en scène une bande de trois jeunes garçons incorrigibles, Stalky, Beetle et M'Turk, dans des aventures potaches où cynisme et ironie patriotique se mêlent aux bravades de l'autorité et à l'ingéniosité pour contourner le strict système scolaire.

Dans la lignée du roman comique: un théâtre dans le roman

Stalky & Cie n'est pas loin de la forme du roman comique du dix-septième siècle, illustré par le roman éponyme de Scarron: à mi-chemin entre le roman et le théâtre, il se présente comme une succession de saynètes. Chaque chapitre donne l'occasion de planter un décor spécifique et stable, quoique centré autour du collège, et les actions qui se déroulent offrent une large place à la théâtralité: entrées, sorties, parties narratives brèves qui fonctionnent comme des didascalies, mais encore émergence de tonalités comiques, burlesques, et parfois faussement tragiques.

Mais plus encore que le décor ou l'action, ce sont les personnages eux-mêmes qui font entrer le théâtre dans la narration. Ceci est mis en évidence lors de la scène de répétition d'une pièce orientale écrite par Beetle qui fonctionne comme un théâtre dans le théâtre: les avatars que prennent alors Stalky et ses amis les poursuivent tout au long du récit, accompagnés de surnoms divers qui rend parfois la compréhension du récit difficile car il n'est pas évident de tous les retenir.

Ceci crée un brouillage des personnages qui, à la manière des acteurs, deviennent des êtres protéiformes, qui jouent de leur talent de contrôle de l'apparence et de la dissimulation pour régner en maîtres sur le collège. Provoquant des réactions extrêmes, le plus souvent craints, les résidents de "l'étude 5", qui rappelle une loge d'artiste, prennent ainsi le pouvoir sur tout le théâtre du collège, se faisant à la fois acteurs, metteurs en scène et parfois public.

Les déclinaisons du rire: de l'humour à l'ironie

Le roman, envisagé comme une comédie en trois actes, eux-mêmes découpés en scènes de longueurs variables, déploie donc la palette du rire.

Dans la préface générale de l'édition Pléiade, les éditeurs citent l'anecdote suivante: Rudyard Kipling aurait souvent lu des passages de cette œuvre à voix haute à sa famille, ce qui aurait suscité de nombreux rire et quelques fous-rires.

Deux choses ressortent de cette anecdote: d'une part le fort potentiel comique de ce roman, d'autre part l'importance de l'oralité. C'est en effet un roman qui se raconte plus qu'un roman qui se lit. Kipling utilise un style de conteur, mime dans ses dialogues le langage oral, et insère de nombreux épisodes de récits entre les personnages. L'oralité ajoute au comique dans le grand nombre de possibilités d'intonations (et donc d'interprétations) qu'elle propose.

Kipling, qui s'est essayé à la dramaturgie par ailleurs, explore toutes les facettes du rire, de l'humour léger à l'ironie grinçante, en passant par la farce, lorsqu'un charretier lapide un directeur de "maison" croyant qu'il a fait exprès d'exciter son cheval, le burlesque et le cynisme, notamment lors d'un épisode de bizutage pratiqué sur des élèves plus âgés. Aucun personnage, aucune situation n'est épargné, et le rire que soulève Kipling n'est jamais dépourvu d'une certaine violence, fruit peut-être d'un certain désabusement.

La naissance d'hommes hors du commun

Stalky & Cie entre dans le genre de la Grande Comédie en ce sens que l'œuvre réunit une virtuosité comique et des personnages au caractère et au destin extraordinaires, Molière ayant été l'un des premiers à oser ce mélange. Il fallait un théâtre à de tels personnages, Kipling le leur octroie et montre a posteriori comment les petites stratégies des potaches sont devenues des manœuvres de génie sur le terrain militaire.

Dans une dernière pirouette, Kipling montre comment les élèves se forment et s'éduquent finalement mieux par eux-mêmes que par le système scolaire. L'autorité a moins de pouvoir sur la "tête bien faite" que sur la "tête bien pleine", mais la première lui rend plus service dans la mesure où elle fait bouger les choses, prend des initiatives risquées et se moque tant soit peu des conséquences.

Manifeste de la philosophie optimiste de la fin du dix-neuvième siècle, Stalky & Cie est un livre qui rappelle des souvenirs d'école, quoique les bizutages soient à présent interdits, qui incite à penser par soi-même et qui fait passer un bon moment dans cet univers quelque peu daté qu'est l'Angleterre victorienne.

Référence

Kipling Rudyard, Stalky & Cie , Paris, Gallimard, La Pléiade, 1992.

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