S. Roudeix signe un hommage à la maternité et à ses difficultés

Dans Les Petites Mères, S. Roudeix évoque avec tendresse la difficulté du lien maternel à travers quatre générations de femmes abandonnées par leurs hommes.

Les Petites Mères est le deuxième roman de Sandrine Roudeix, photographe de profession. Dans ce roman qui se partage les points de vue de quatre générations de femmes, dont trois générations de mères abandonnées par le géniteur de leur enfant, elle décrit la non-évidence du lien mère-fille et ses répercussions d'une génération à l'autre.

La malédiction de l'abandon: une transmission familiale

Tout commence avec l'Aya, l'arrière-arrière-grand-mère, débarquée d'Espagne pour trouver du travail en France après que son mari a renié sa fille, qui "n'avait pas ce qu'il faut entre les jambes" et a disparu. De cet abandon naît, en plus de l'enfant, une immense amertume qui va conduire la mère à ignorer la fille. Par réaction, la fille, Concepcion alias la "vieille-en-sucre" agira à l'inverse avec ses propres enfants, pour qu'elles aient confiance en elles.

Délaissée pour n'avoir engendré que des filles, Concepcion se retrouve aux prises avec sa dernière, Fernande, qui a tellement profité de son attention qu'elle en devient manipulatrice, tant envers sa mère qu'envers les hommes, et carriériste. Jusqu'à ce que, par amour, elle tombe enceinte à son tour et que le géniteur s'enfuie. Après un mariage de raison et de convenance naît Babeth.

Miroir vivant de la déception amoureuse de sa mère, celle-ci ne cesse de la dévaloriser, tout en traçant sa vie pour qu'elle s'en sorte grâce à elle. C'est sans compter sur un petit ami de fin de lycée: Babeth tombe enceinte, brisant les rêves de sa mère, et la malédiction continue. Le petit ami la quitte, Rose naît et se construit en opposition avec sa mère.

Cet enchaînement d'un même schéma sentimental et relationnel fait pénétrer le lecteur au cœur d'une famille qui porte plus de dureté et d'incompréhension que d'amour et de solidarité, ce que met en relief l'utilisation de points de vue.

Ressentis et intentions: deux facettes pour chaque action

Chaque chapitre des Petites Mères suit la vision de l'une d'elles sur leur famille, tout en faisant progresser l'intrigue: Rose vient leur présenter son bon ami. Cet événement central, censé les rapprocher toutes les quatre, est le point de départ d'un mélange subtil et savoureux de mélancolie, de souvenirs et de regrets.

Regrets de ne pas former une famille normale, regrets d'agir selon des mécanismes parfois désuets. Toutes sentent quels efforts elles doivent fournir pour coexister. Aucune ne pense à mal en agissant comme elle le fait, mais ce qui ressort de ce roman est une prégnante impression de solitude.

Loin des clichés sur la maternité, Sandrine Roudeix montre que l'amour maternel est loin d'être aussi naturel que ce que l'imaginaire actuel donne à voir. Pour ces femmes, être une mère, c'est nourrir et protéger physiquement, mais pas nécessairement aimer. C'est aussi projeter un peu de soi dans l'enfant et être forcément déçue de constater que cet enfant est autre que soi et ne répond pas aux mêmes attentes.

Se libérer du lien maternel: une porte de sortie?

Chaque génération a le même refrain: se méfier des hommes et rompre la malédiction en n'ayant pas d'enfant. Mais comment rompre avec la tradition qui fait des femmes des mères en puissance et le leur rappelle par tous les côtés? Comment trouver le courage d'assumer sa solitude et d'exister pour soi quand on a été privée du regard maternel toute son enfance?

Tout le roman montre Rose à ce carrefour entre une vie tracée et une vie choisie. Sa vie tracée dépend d'un homme qui veut des enfants. Sa vie choisie reste dans les marges de l'écriture, dans cette fuite finale de la femme et non de l'homme, symbole ultime de liberté.

Dans un style empreint d'oralité, souvent proche du monologue intérieur, l'auteur fait progresser son personnage à la manière d'un dramaturge écrivant des stances. Elle fait surgir d'une situation apparemment insoluble une sorte de coup de théâtre: en un sens, Rose se rapproche des personnages tragiques dans son affirmation en dépit de tout de sa liberté.

Référence

Roudeix Sandrine, Les Petites Mères , Paris, Flammarion, 2012.

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