Se croiser sans se voir, correspondance en plaque restante

Jean-Laurent Caillaud, dans Se croiser sans se voir, propose une correspondance inopinée et touchante par l'intermédiaire d'une plaque commémorative.
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Se croiser sans se voir est un court roman épistolaire de Jean-Laurent Caillaud, journaliste et rédacteur en chef du magazine Demeures et Châteaux. L'originalité de cet opus plein de tendresse et de mélancolie tient dans l'absence de rencontre entre les correspondants qui se cherchent, se devinent et nouent des liens d'amitié à travers les lettres, sans jamais se trouver physiquement.

Naissance spontanée d'une communauté autour du devoir de mémoire

Bien des livres ont été publiés sur la Seconde Guerre Mondiale et sur la notion de "devoir de mémoire" prônée par le gouvernement français. Il est rare de trouver dans le lot un livre qui se démarque des autres. Bien que ces dernières années les publications laissent émerger des nuances dans la description des années d'occupation, sortant enfin des représentations manichéennes entre Boches et Collabos d'un côté, et "bons" Français et Résistants de l'autre, toute objectivité sur cette période est encore loin d'être atteinte et les clichés vont toujours bon train.

L'idée de Jean-Laurent Caillaud de prendre pour point de départ une plaque commémorative est excellente dans la mesure où elle impose de prendre du recul. Celle-ci est une marque froide et concrète laissée par l'Histoire. À partir d'elle et du mot d'appel à la mémoire laissé par un inconnu, les points de vue peuvent se développer sans se heurter puisque les personnages ne la dépassent pas. Les jugements s'estompent pour céder la place à un élan d'humanité à la mémoire du jeune homme assassiné à cet endroit.

Un roman intergénérationnel

Entre les fleurs et les mots déposés devant la plaque, ce sont toutes les générations qui se retrouvent autour d'un souvenir appartenant autant à la mémoire individuelle qu'à la mémoire collective, ce qui rend ce roman aussi touchant. Un rapprochement entre les peuples allemand et français est également mis en scène par le biais d'un Allemand professeur de français et amoureux de Paris qui s'applique à fleurir la plaque et à partager cette expérience avec ses élèves, dans le but de montrer que les fautes des aînés ne peuvent être reprochés à leurs descendants.

Beaucoup de bons sentiments circulent dans cette œuvre, sauvée par sa brièveté, car les clichés finissent par arriver à mesure que l'histoire de l'anonyme du début se dévoile, comme dans la description de l'ami assassiné, qui fait de lui un véritable héros, tête-brûlée et frondeur. Heureusement, quelques pirouettes originales de la part de l'auteur, comme la révélation de son identité par le biais de sa notice nécrologique, empêchent de tomber trop avant dans le déjà-vu.

Artifices de l'épistolaire

Car il ne faut pas s'y tromper: la note de l'auteur sur la véracité des propos rapportés et le seul agencement dont se permet l'auteur est une formule classique des romans épistolaires depuis Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos et même avant. C'est un artifice du "mentir vrai" qui maintient le doute chez le lecteur et le fait adhérer plus facilement au contenu.

De plus, la forme épistolaire permet à l'auteur d'essayer différentes voix et d'en privilégier certaines, de la voix compatissante d'Emma, la principale correspondante, à la voix grinçante (et, par contraste, drôle) de la gardienne de l'immeuble qui se plaint de devoir nettoyer le mur et le trottoir. Les lettres sont donc un formidable ressort d'écriture, à la fois variées et répétitives, courtes dans leur forme, mais développées dans leurs relations les unes avec les autres. Cette forme, spontanément dynamique, est ainsi particulièrement adaptée pour faire revivre l'histoire d'un mort.

Le lecteur, en entrant par sa lecture-même dans ce cercle de solidarité distante, est ainsi embarqué sur un chemin parallèle à l'Histoire, un chemin à la fois plus humain et plus pudique, qui ne veut pas, à l'image de son traceur, entrer dans les livres et les manuels scolaires, mais souhaite continuer à exister à travers les personnes qui le parcourent.

Référence

Caillaud Jean-Laurent, Se croiser sans se voir , Paris, France Loisirs, Courts romans et autres nouvelles, 2008.

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