Stefan Zweig, La Confusion des sentiments: souvenir d'une passion

La Confusion des sentiments de S. Zweig décrit sur le mode du souvenir la passion qui a uni un étudiant à son professeur et le malaise qu'elle a engendré.
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Paru en 1927, La Confusion des sentiments est l'un des récits les plus connus de son auteur, Stefan Zweig. Salué par tous ses contemporains, et en particulier par Freud (dont Zweig a lu l'éloge funèbre en 1939), pour la justesse de sa description d'une passion faite d'ambiguïté et d'interdit, ce texte court est l'un des premiers à officialiser un penchant psychanalytique dans sa représentation du sentiment amoureux.

Le souvenir: un motif privilégié pour accéder à l'être

Si Zweig choisit un narrateur interne de bout en bout, et qui plus est, un narrateur âgé et érudit qui contemple un épisode torturé de sa jeunesse, avec tout le recul que cela suppose, ce n'est pas un hasard. En effet, par ce biais, Zweig peut se permettre de développer au maximum la psychologie de son personnage et le lecteur ne perçoit des éléments et événements extérieurs que l'idée que s'en fait ce même personnage.

De plus, le souvenir sélectionne, enjolive, n'est jamais neutre, ce qui ajoute à la dimension interprétative qu'il faut attribuer à ce texte. Il faut se poser la question, surtout dans une telle bièveté, de la nécessité de toute action et de toute description, car chacun fait sens dans l'ensemble de l'œuvre et l'enrichit.

Le tourbillon de la passion: morbidité et retour du refoulé

Le souvenir du professeur - le lecteur apprend tard dans le roman qu'il se prénomme Roland - fonctionne pour partie sur une comparaison entre deux sujets passionnés qui correspondent à deux tranches de sa vie : un sujet corporel, occupé de ses plaisirs immédiats, qui s'exprime lors de son premier semestre d'étude à Berlin, et un sujet intellectuel, qui se voue corps et âme à l'étude pour l'amour de son professeur, et se découvre dans une université de province.

Dans ces deux personnages, Roland est présenté comme un être de l'excès, assez proche d'un personnage tragique. Ses décisions, aussi bien de se rebeller contre son père en refusant les études imposées, que celle de s'adonner tout entier à l'étude, sont univoques et l'absorbent sans qu'il puisse envisager de demi-mesure. Dans le corporel comme dans l'intellect, ces excès le conduisent à une dégradation, morale ou physique, qui aboutit au même résultat: l'émergence du morbide.

Cette morbidité et le dégoût de soi sont deux thèmes récurrents de ce récit car la "confusion des sentiments" dont parle l'auteur vient de leur aspect incontrôlable, total, et surtout interdit. La psychanalyse montre que le sceau de l'interdit conduit au refoulement: les sentiments, en particulier la passion amoureuse, sont des lieux privilégiés de ce que Freud nomme le "retour du refoulé" (in Freud, De l'interprétation des rêves ). Et les thèmes préférés de la psychanalyse ne manquent pas: de la volonté de tuer le père, à la recherche d'un père de substitution, et de la pulsion intellectuelle toujours frustrée à l'ambiguïté homosexuelle (levée et affirmée à la fin), une large part du récit est du pain-béni pour qui a quelques notions dans cette discipline.

Quand la passion se démultiplie...

Le talent de Zweig est de ne pas présenter une passion unique d'un sujet à un autre, mais de faire intervenir différentes composantes qui rendent cette passion d'autant plus complexe et torturée. En effet, si Roland n'est prêt à admettre envers son professeur qu'un désir de communion intellectuelle, ce désir se fait plus charnel dans la réciproque, ce qui engendre quiproquos et frustrations. Zweig ajoute à cette ambiguïté sur la nature de l'amour le personnage de la femme du professeur qui apporte une nouvelle confusion, mais sur le genre de l'amour cette fois, qui entraîne une réflexion sur l'adultère, nouvelle forme d'interdit.

En quelques pages, Zweig arrive à dresser le portrait d'un grand nombre de visages de la passion amoureuse. Lorsqu'il les concentre dans un trio de personnages, il procède comme dans une expérience de laboratoire, pour voir jusqu'où il est possible (ou du moins imaginable) de les porter et dans quelle mesure la raison humaine peut permettre d'éviter l'explosion au profit de la séparation définitive.

Référence

Zweig Stefan, La Confusion des sentiments , Paris, Le Livre de poche, 1980.

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