Sur les rails du "Train de nuit sur la Voie lactée" avec Miyazawa

Présentation de cette nouvelle, majeure au Japon, mais presque introuvable en France. Thématiques, poésie, influences.
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Il est assez étonnant de ne trouver ce petit opus dans aucune librairie traditionnelle. Publié dans sa traduction française en 1995, Train de nuit dans la Voie lactée n'a ensuite jamais été réédité, aussi doit-on se tourner vers les bouquinistes ou espérer une aubaine pour parvenir à le trouver, quand presque tous les enfants japonais l'ont eu entre les mains.

Le Petit Prince japonais

De la même manière que les Français étudient de génération en génération le Petit Prince , cette ample nouvelle est en effet l'un des classiques de la littérature collégienne au Japon. Pourtant, comme l'histoire de cet enfant blond aux questions naïves mais désarmantes de profondeur et d'essentiel, ce récit peut se lire à tout âge, et gagne à chaque relecture.

Une nouvelle initiatique

La trame narrative est assez simple, comme le veut la forme nouvelle : Giovanni, un jeune écolier solitaire part chercher du lait pour sa mère le soir de la Fête des étoiles (le septième jour du septième mois lunaire, lors de la rencontre d'Altaïre et de Véga, aussi appelées le Bouvier et la Tisserande). En chemin, il s'endort sur une colline et embarque sans savoir comment à bord du Train de la Voie lactée. Dans ce train, il retrouve son seul et unique ami : Campanella.

Au fil des pages, tous deux s'arrêtent dans différentes gares et rencontrent des personnages hauts en couleurs, comme un archéologue, un gardien de phare ou un chasseur d'oiseaux, tout comme le Petit Prince sur les différentes planètes qu'il visite.

Quoique moins simpliste que celle de Saint-Exupéry (qui l'était volontairement, cf. préface de Anne-Solange Noble, Gallimard,1993), le style de Miyazawa est fait de respirations régulières, profondes et apaisantes, d'épisodes de conte qui entraînent sans mal le lecteur et le guident vers les questions fondamentales de l'existence.

Parabole du passage, cette nouvelle soulève autant la question de la vie et de la mort, que celle du Beau, de l'individu par rapport aux autres, et de la compassion, grand leitmotiv de la littérature bouddhiste. Giovanni, et le lecteur à-travers lui, fait l'expérience du passage : il prend conscience dans son rêve d'un au-delà qu'il ne fait que traverser, tandis que son ami y plonge.

...ciselée comme un cristal

Miyazawa développe comme peu d'auteurs une prose poétique, sans doute bien diminuée par la traduction, mais incroyablement envoûtante. Le motif du cristal, minéral qui synthétise le tout et le rien de par sa transparence, y est récurrent : il est ce quelque chose de réel mais de presque invisible, de presque impalpable, et en même temps brillant, attirant. Il compose les ailes des oiseaux migrateurs - nouvelle référence à Saint-Exupéry ? - les fleurs de gentianes et de multiples éléments merveilleux que Giovanni découvre depuis la fenêtre du train.

Car la Voie lactée sillonnée par ce train n'est pas un ensemble vide, un amas d'étoiles régies par les lois de la physique : c'est un monde vivant, où se croisent les générations, les éléments, les règnes et les sentiments, dans une sorte de synesthésie généralisée.

Cette synesthésie n'est pas sans rappeler que, pour de nombreuses branches du bouddhisme, l'essentiel consiste à prendre conscience de l'unité profonde du monde et à s'en détacher pour retourner au vide et échapper au cycle des réincarnations et de la souffrance.

Les nombreuses questions laissées en suspens par les personnages eux-mêmes ainsi que le rythme général - il est impossible de juger du rythme des phrases sur une traduction - participent également de ce cheminement vers l'au-delà de la "Rivière céleste" : comme dans les romans occidentaux du Moyen-Âge, les mots, les lieux et les objets font signe.

Les références de Miyazawa

De nombreux "signes" tendent vers la spiritualité, poussent le lecteur à réfléchir sur sa condition et sa religion. Mais d'autres signes restent d'ordre plus littéraire. Il ne fait aucun doute que Miyazawa était un grand lecteur. Son oeuvre témoigne d'une riche intertextualité, revendiquée ou non.

La référence au Petit Prince a déjà été évoquée plus haut, mais elle est loin d'être la seule : le personnage du gardien de phare fait penser au poème de Prévert (mis en musique par Mouloudji), les prénoms de ses personnages principaux semblent tirés, d'après les notes fournies, de la Cité du Soleil de Tomaso Campanella. Un épisode entier est consacré au récit d'un naufrage qui ne peut que faire penser à celui du Titanic , les notes soulignant également une référence au Cuore d'Edmond de Amicis.

Miyazawa ménage ainsi un véritable dialogue entre les cultures, ce qui rend son oeuvre proche et compréhensible aussi bien à un esprit oriental qu'à un esprit occidental. Au même titre, à la gare de la Croix du Sud, les voyageurs issus du naufrage descendent du train et se prosternent devant un être lumineux et accueillant qui ressemble au Dieu chrétien, mais auparavant, les personnages ont discuté de ce qu'était le "vrai Dieu", sans trancher. Ceci laisse ainsi libre-cours à l'interprétation, sans opérer de clivage entre les religions.

Départ imminent...

Cette nouvelle est donc un ouvrage universel qu'il faudrait pouvoir s'empresser de mettre entre toutes les mains, ou faute de mieux, de faire découvrir ou redécouvrir à l'oral, car le découpage en courts chapitres permet une lecture partagée et distillée.

À défaut de lire couramment le japonais, guettez les étagères de votre bouquiniste et bon voyage !

Références principales

Miyazawa Kenji, Train de nuit dans la Voie lactée , Paris, Le Serpent à plumes, Motifs, 1995.

Saint-Exupéry Antoine, Le Petit Prince , Paris, Gallimard, 1946, rééd. 1993.

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