Transpositions orientales : Satie en Orient, Mozart l'Egyptien

Les projets interculturels de "Satie en Orient" par l'Ensemble Sarband et de "Mozart l'Égyptien", "sur une idée de Hugues Courson et Ahmed el Maghreby"

Quoique la parution des albums Satie en Orient et Mozart l'Égyptien date un peu, il est toujours bon de souligner l'originalité et le défi de leur démarche. Dans les deux cas, les arrangeurs et les interprètes ont pris le pari d'adapter des œuvres de ces compositeurs dans un style oriental, ce qui permet de découvrir ces œuvres sous un nouveau jour et en révèle la tendance universelle.

Éloge de l'interculturalité

À une époque où l'Orient fait peur, la culture et la musique en particulier permettent un dialogue entre les peuples, en jouant de leurs différences pour produire des œuvres entièrement originales, quoique composées il y a près d'un siècle par Satie et près de trois siècles par Mozart.

Ce mélange donne l'occasion à l'auditeur occidental de se familiariser avec des instruments, des techniques vocales et des rythmes peu exploités par les compositeurs qu'il a l'habitude d'écouter. Quant à l'auditeur oriental, il bénéficie du plaisir de la reconnaissance à la fois de morceaux mondialement connus et de sonorités qui lui sont proches.

Comme il est possible de retrouver des sonorités celtiques dans la musique traditionnelle chinoise, de nombreux morceaux de ces deux compositeurs résonnent d'accents orientaux qu'ont exploités les arrangeurs.

Quand l'Orient paraît...

Les deux possibilités qui s'offraient à eux en matière d'adaptation sont illustrées par l'Ensemble Sarband et l'échange orchestral imaginé par Hugues Courson : dans le premier cas, l'intégralité des morceaux est jouée par un ensemble oriental ; dans le second, des mélodies occidentales jouées comme telles sont mêlées à des mélodies orientales jouées par des instruments traditionnels, tandis que les moments où la partition originale est jouée exclusivement par des instruments orientaux sont plus rares.

Concernant les parties vocales, la tradition orale chantée, utilisant des techniques vocales très éloignées du chant lyrique, est exploitée largement dans  Mozart l'Égyptien tandis que la soliste qu'accompagne l'Ensemble Sarband se contente d'interpréter la partition de Satie suivant les techniques vocales occidentales.

C'est donc par cette série de choix que les arrangeurs ont pu se défaire de l'emprise occidentale et des préjugés auditifs qui l'accompagnent pour introduire une "orientalisation" à grande échelle.

Toutefois, que les musiciens se contentent de jouer la partition originale ou qu'un véritable mélange s'inscrive dans l'interprétation, ces deux modes d'adaptation apportent une véritable richesse aux œuvres, ainsi qu'un vrai renouveau.

Satie l'extra-terrestre, Mozart le génie

Chacun à son époque, Satie et Mozart ont reçu un accueil très différent de la part de leurs auditeurs contemporains : les œuvres de Mozart correspondaient au goût classique et reçurent des éloges qui ne se sont jamais démentis depuis lors. Elles sentent le génie : l'écriture est fluide, brillante, propre à plaire au plus grand nombre. Le personnage de Mozart lui-même est devenu un mythe. Mais comme tout mythe, il n'était pas mauvais de le "dépoussiérer" un peu en le sortant de son cadre et de sa magnificence habituels. Orientaliser Mozart, c'est à la fois lui rendre hommage et le mettre à l'épreuve.

Satie, quant à lui, dérangeait ses auditeurs : c'était un homme relativement en marge du goût de son temps, un inventeur et un expérimentateur. Il n'est certes pas entièrement isolé : approximativement à la même époque, Maurice Ravel tentait et transgressait également les règles de compositions admises. Cependant, il existe chez Satie une dimension mystique qui correspond à sa personnalité, et ne se retrouve pas chez son contemporain.

Satie a une véritable prétention à l'universel, c'est pourquoi il épure ses compositions, revisite des modes médiévaux qu'il considère comme de meilleurs conducteurs vers son idéal. L'adaptation orientale répond à cette prétention en prouvant que sa musique a autant de force et de beauté, voire plus, en étant jouée par des instruments auxquels elle n'était d'abord pas destinée.

Le décalage dans l'espace musical donne ainsi l'occasion à Mozart de parachever de manière post-mortem ses tentatives de synthèse de la musique occidentale et orientale, illustrées en premier lieu par la fameuse "Marche turque" - rendue beaucoup plus "turque" quand elle est interprétée par des instruments traditionnels ; ce décalage permet également à l'œuvre de Satie de trouver un nouvel essor dans sa volonté d'élévation, rendant assez plates les interprétations habituelles.

Références

Ensemble Sarband, Satie en Orient , 2005 uniquement disponible sous format MP3 téléchargeable sur tous les sites de disquaires

Hugues Courson, Ahmed el Maghreby, Mozart l'Égyptien , 2 vol., Virgin classics, 1997 et 2005.

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