Vincent Delecroix et le pourquoi de "La chaussure sur le toit"

Critique de "La Chaussure sur le toit" de Vincent Delecroix. Analyse de ses possibilités narratives et des procédés méta-littéraires présents dans l'œuvre.
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La réécriture est le procédé majeur qui régit cet ouvrage plein d'humour mais aussi de sensibilité et de compassion. Il ne s'agit cependant pas pour l'auteur de réécrire une autre œuvre ou un événement précis, comme dans la plupart des réécritures, mais de réécrire la réponse toujours en suspens du pourquoi de cette chaussure sur le toit.

La Chaussure sur le toit : tentative d'épuisement de la réécriture

D'où vient-elle, cette chaussure ? Comment a-t-elle pu atterrir là ? Et quel message doit-elle faire passer ? Détresse, rage, ou au contraire espoir, présence ? Vincent Delecroix s'amuse à explorer ses possibilités narratives à-travers une galerie de portraits croisés, traités selon autant de styles littéraires différents, du conte de fées à l'épopée moderne.

Ces portraits représentent les différents habitants d'un immeuble du quartier de la gare du Nord à Paris. Personnages hauts en couleur sans être caricaturaux - on rencontre entre autres un chien féru de littérature, un pompier homosexuel, une petite fille qui croit aux anges, un cambrioleur dépressif, une réplique du Philoctète d'Homère, etc. - ces habitants mettent en scène chacun une facette de l'âme humaine, une réaction face à cette chaussure, et amorcent chacun le début d'une réflexion que le lecteur a à charge de compléter à chaque chapitre.

La chaussure comme révélateur des tourments de l'âme

Ces amorces de réflexion mènent toutes au constat affligeant, voire désespérant, de la solitude humaine, et de la tendance volontaire de l'homme à s'isoler : que ce soit à cause d'un chagrin d'amour qui ronge, d'un syndrome du Conte de fées qui déconnecte de la réalité, ou encore d'un Destin souvent auto-attribué qui pousse certains personnages à prendre sur eux le malheur du monde, beaucoup de ces personnages appellent la solitude, tout en la subissant comme une fatalité.

La solitude est le moteur de toutes les passions décrites dans ce roman : dépression, amour déçu, rage, idéalisme,... C'est pour y échapper ou au contraire s'y enfoncer de plus en plus que les personnages créent des situations ou des schémas psychologiques propres à leur faire oublier cette solitude, mais ils se leurrent, et le réveil, tragiquement ironique, leur est douloureux.

Quelques personnages tentent de trouver des issues à cette solitude, notamment cette vieille dame qui se lie d'amitié avec un pompier homosexuel, en dépit des convenances de son entourage. Mais une telle note d'espoir reste très exceptionnelle. La plupart des personnages restent enferrés dans leur monde, du plus imbu de lui-même joué par l'artiste qui prétend avoir trouvé la vérité de la chaussure, au plus innocent joué par la petite fille qui croit voir un ange sur le toit.

Toutefois, peut-être cette note d'espoir est-elle nécessaire à la dimension humaine de ce roman : certes, la société ainsi que le caractère humain poussent au cloisonnement et à la rupture de tout lien, mais il reste cet espoir que la solitude n'est pas irrévocable, que la compassion et l'admission de l'autre dans son univers malgré toutes ses différences restent possibles.

La chaussure tragi-comique

Malgré ce constat démoralisant, il n'est pas question de donner de La Chaussure sur le toit l'image d'un roman fataliste et tragique. Certes le tragique de la solitude humaine est bien présent - il est même accru par la volonté de sacrifice du dernier personnage - mais l'ensemble de l'œuvre regorge de notes d'humour, parfois d'ironie. Même si la solitude conduit à un malaise profond, elle ne conduit jamais à la mort : si le dernier personnage tombe du toit, c'est parce qu'un voisin lui fait peur. Ceci constitue donc une mort plus burlesque que tragique.

Il faut louer l'auteur de n'avoir pas produit un roman sous forme d'assommoir, mais au contraire d'avoir choisi de mêler les tonalités et les genres pour montrer à quel point il est compliqué d'appréhender l'être humain dans son entier : dix réécritures ne suffisent pas, car chaque personnage est présenté in medias res , puis abandonné de même, sans introduction, sans chute (sauf celle du dernier personnage).

Le lecteur les voit donc se débattre comme ils peuvent avec leurs lubies, leurs névroses, qui sont souvent risibles d'un point de vue extérieur. L'auteur n'atteint que très rarement l'absurde mais l'effet sur le lecteur se rapproche parfois de celui qu'obtient Ionesco dans ses pièces de théâtre : un rire jaune, mais un rire tout de même, qui induit un jeu entre l'auteur et le lecteur.

Jeux méta-littéraires

Ce jeu se fonde sur la reconnaissance de traits de caractères communs, mais aussi des personnages qui reviennent dans les chapitres suivants par allusions. Ces croisements entre les chapitres évitent de cloisonner encore plus les personnages dans la solitude de leur chapitre : ils reflètent stylistiquement ces possibilités ténues mais bien réelles d'exister ailleurs que dans son unique univers.

L'auteur ne se limite pas à faire correspondre le fond et la forme de son œuvre : tout au long du roman, il met en scène, toujours de manière allusive, la genèse du roman, en signalant à plusieurs reprises la nécessité de celui-ci, ainsi qu'en justifiant le procédé employé. La chaussure sur le toit questionne, inquiète, énerve, bref elle soulève des émotions qui doivent s'exprimer : l'écriture devient donc nécessaire aux yeux des personnages, ce qui instaure un double niveau de lecture et donc une complicité avec le lecteur. Par ailleurs, plusieurs réflexions sur l'art et la philosophie esthétique révoquent le simple Da-sein (en référence à Nietzsche), en faveur de l'épuisement de la réalité de la chaussure, d'où les nombreuses réécritures.

L'auteur parvient donc à créer un réseau finement aiguillé de significations qui font de son roman une œuvre à relire : complexité des personnages, croisement des portraits, références littéraires, picturales et philosophiques et complicité méta-littéraire avec le lecteur en font la richesse et l'intérêt, quoique le foisonnement d'érudition dont ces références font preuve ne soit peut-être pas à la portée de tout lecteur.

Référence

Delecroix Vincent, La Chaussure sur le toit , Paris, Gallimard, Folio, 2007.

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