Yukio Mishima, Le Pavillon d'Or, piège de la Beauté

Yukio Mishima décrit dans le Pavillon d'Or l'emprise que prend la Beauté de ce monument sur un jeune bonze bègue.
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Le Pavillon d'Or est l'une des œuvres les plus connues de son auteur, Yukio Mishima, également célèbre en tant que dramaturge - Madame de Sade étant l'une de ses pièces les plus représentatives.

Cette œuvre est marquée par deux thématiques récurrentes: le handicap - le personnage principal est bègue - et la fascination morbide pour la Beauté.

Le handicap, moule de l' ego

Au cours du roman, deux types de handicap sont présentés au lecteur: d'une part, le bégaiement, qui représente une difformité "interne" de l'individu, et d'autre part les pieds bots, dont est affligé Kashiwagi, un camarade d'université du personnage principal, qui représentent une difformité "externe". Ces deux malformations, de la parole et du corps, donnent naissance à deux philosophies de l'existence à la fois opposées et complémentaires, paradoxe qui se poursuit dans la relation d'amitié que nouent les deux personnages.

Un point fort les relie: tous deux choisissent de centrer leur monde sur eux-mêmes. Mais tandis que Kashiwagi penche vers une vision cynique de la vie, qu'il cherche à voir telle qu'elle est, dans toute sa laideur, et qui prend plaisir à celle-ci, le personnage principal au contraire, voue un culte sans égal à la Beauté, symbolisée par le Pavillon d'Or. Ce culte est en outre nourri du postulat que fait ce personnage de l'impossible compatibilité et l'impossible compréhension de son monde par le monde des autres. La difficulté qu'il éprouve à formuler les mots est ainsi un gage pour lui de son lien particulier avec le Beau dans un langage que ne peuvent entendre les autres. De ce fait, il s'accorde en représentation de soi la position haute que la réalité lui refuse.

"Le Mal est-il possible ?"

Cette relation étroite avec le Beau que le jeune bègue nourrit de sa propre laideur pose la question du rapport entre éthique et esthétique. Tout le récit est fondé sur ce problème: le Beau est-il forcément Bon? Ce à quoi le personnage principal ne propose qu'une réponse ambiguë. Pour lui, la Beauté est un mystère, au sens étymologique et sacré du terme, qui ne se révèle qu'à des élus et les dévore peu à peu. L'ambiguïté est renforcée par son espoir obstiné de voir le Pavillon d'Or détruit de manière violente: durant la Seconde Guerre Mondiale, il espère un bombardement, et pour finir, il planifie son incendie.

Le monument s'impose à lui dans les moindres recoins de sa vie personnelle, jusqu'à l'anéantissement de celle-ci, l'obligeant pour se sentir exister à prendre son contrepied. Puisque le bâtiment possède une Beauté immuable et intransigeante, le jeune homme tend à accroître sa laideur, à s'enfoncer dans l'immoralité jusqu'à se faire détester de tout son entourage. Se percevant comme un être de ténèbres, son penchant morbide s'épanche dès lors que son pendant lumineux, personnifié par Tsurukawa, un autre novice de son monastère, disparaît.

La question du Mal est ainsi reléguée au second plan, voire effacée, car le personnage principal ne parvient plus à raisonner qu'en termes existentiels ou esthétiques. Toute action réprouvée par les autres ou par la morale se trouve justifiée par l'existence-même du Pavillon d'Or, qu'il lui devient donc urgent de détruire afin de pouvoir vivre à son tour.

La Beauté morbide

La Beauté est ainsi vécue, et d'ailleurs qualifiée, comme un poison, fascinant et insidieux, qui retranche de plus en plus l'individu dans son monde marginal. Paradoxalement, le mouvement d'auto-destruction qu'entreprend le personnage devient une forme de renaissance: incendier le Pavillon d'Or à partir de toutes ses affaires personnelles signifie s'accorder le droit de vivre en dehors du Beau, dans un ordre nouveau.

Il n'est guère étonnant que le récit s'achève sur cet incendie car l'écriture fait partie de ce monde esthétique que le jeune homme cherche à tuer, dans une sorte d'Éveil - la religion bouddhique est omniprésente dans le roman, tant par la condition de bonze du personnage, que par la philosophie qui en ressort.

L'auteur participe donc au cheminement de son personnage et le laisse aller précisément lorsque la parole et la pensée laissent place à la vie.

Tentation d'une interprétation biographique

Comment ne pas voir dans ce personnage chétif, bègue, renfermé, un avatar de l'auteur? Malgré toutes les mises en garde suscitées par ce genre d'interprétation, il est inévitable d'y penser après avoir lu la brève biographie de l'auteur donnée en début d'œuvre. Tenu à l'écart du monde par sa grand-mère, soumis à une stricte discipline par son père, de faible condition physique, et attiré par la mort (il s'est suicidé par éventrement, suite à un coup d'État manqué en 1970), Yukio Mishima porte en lui-même le dessin de son personnage, le bégaiement en moins.

Au-delà des correspondances entre eux, il faut donc considérer l'impact des circonstances historiques et personnelles, quasi identiques pour l'auteur et le personnage, et reconnaître au premier le talent d'avoir su les transcrire dans ce roman dense et poétique.

Références

Mishima Yukio, Le Pavillon d'Or , Paris, Gallimard, Folio, 1961.

En complément biographique: http://fr.wikipedia.org/wiki/Yukio_Mishima

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