Angèle et Tony, d'Alix Delaporte

Romance sociale sans paroles

Angèle et Tony se rencontrent par le biais d’une petite annonce. Elle est belle, longiligne et hargneuse, lui revêche, trapu et résigné. Elle veut retrouver l’amour de son fils, lui veut retrouver le corps de son père. Leurs forces sont inverses, leurs élans divergents. Pourtant Angèle s’impose, Tony résiste, leur passion est ardente.

Ces vents contraires vont s’affronter et s’attirer pour que du cinéma délicat et minimaliste d’Alix Delaporte jaillisse deux histoires. Une histoire d’amour, mais surtout une histoire de reconstruction sociale et personnelle à travers le désir amoureux.

À la manière de ses deux premiers courts-métrages - Le piège (2003) et Comment on freine dans une descente (2006)-, Alix Delaporte place ses protagonistes dans des situations de conflits pour dépeindre une histoire d’amour progressive qui s’établit dans les tensions et les oppositions.

Port-en-Bassin, ce village de pêcheurs normand qu’une crise économique ébranle, abrite Tony, marin, dont le père s’est récemment perdu en mer. Resté avec sa mère endeuillée et son frère belliqueux, il a capitulé. Mais voici qu’Angèle apparaît, s’immisce et s’incruste. Amorale, combative, sans famille et le cœur lourd de secrets, elle n’a plus de repères. Installée dans ce nouveau cadre prodigué par Tony, qui la freine et la contraint à changer, Angèle doit apprendre, puis redonner à son hôte ce souffle de vie qui l’a quitté peu à peu.

Arborant élégamment les thèmes du travail, de la collectivité, de la famille et de la séduction, la réalisatrice illustre les différentes notions qui construisent une personne. Au rythme que lui conte la vie communautaire des pêcheurs (une pièce de théâtre, une fête de village, etc.), elle nous raconte avec finesse la réinsertion sociale d’Angèle, en tant que travailleuse, camarade, amante et surtout mère. L’agressivité et l’utilitarisme cèdent alors leur place à la féminité et l’altruisme, dont la réalisatrice filme avec conviction la lente apparition par de lumineux intermèdes allégoriques où Angèle remonte la pente, … à vélo.

C’est là que réside la force d’Alix Delaporte : faire jaillir de situations anodines des émotions violentes et subtiles, où l’ordinaire maussade est sublimé par un nouvel élan d’espoir et de fraternité.

Premier film de cette reporter d’images, Angèle et Tony oscille fébrilement entre documentaire et fiction. Les origines journalistiques d’Alix Delaporte se remarquent à sa manière de filmer, où la palette de plans restreinte jamais ne décroche des personnages. Scénariste avant de devenir cinéaste, Alix Delaporte fixe sa caméra et observe ses personnages évoluer. Ses pivots scénaristiques et son écriture visuelle sont peu marqués, toute l’action se lie dans les regards des protagonistes. Les enjeux narratifs se trouvent entre les lignes de dialogue, tout est sous-entendu et deviné. Le spectateur d’ Angèle et Tony est un spectateur actif, attentif à chaque plan et à chaque situation qui nécessitent toujours une double lecture.

Son film est un film d’acteurs, où l’émotion palpable est catalysée dans leurs rapports, de force, d’amour, dans la confrontation de leurs corps et de leurs manières. Dans cette histoire où le motif du silence joue un rôle capital (le mutisme de l’enfant est l’indice de lecture des progrès de sa mère), Angèle et Tony s’observent, se regardent, se cherchent. L’intensité des scènes se puise dans les tensions et les dépassements de soi incarnés par ces deux acteurs incroyables que sont Clotilde Hesme et Gregory Gadebois.

Alix Delaporte nous livre une fable sur l’espoir et la métamorphose, réussie et brillante car sans jugement ni pathos aucun. Cette parenthèse d’esthétisme et d’émotion est salutaire dans cette France en pleine crise sociale et économique, où le désenchantement et l’individualisme font rage.

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