Les Bien-Aimés, de Christophe Honoré

Quand Christophe Honoré fait honneur à ses cinéastes et acteurs bien-aimés.

« Je peux vivre sans toi, oui, mais ce qui me tue mon amour, c'est que je ne peux vivre sans t'aimer » a écrit Alex Beaupain, complice de Christophe Honoré. Refrain d'une chanson elle-même refrain du film, ce vers réfléchit à lui seul la portée si insouciante et à la fois si grave des Bien-Aimés , comédie dramatique aux nœuds narratifs qui s'entortillent durant deux heures pour ne jamais se dénouer.

C'est en mode binaire que Christophe Honoré raconte les chroniques de Madeleine, de sa fille Vera et des hommes qui traversent leurs vies, qu'ils soient maris, amants ou amis. Quarante-trois années de la vie de deux femmes qui oscillent sans cesse entre grave et léger, chanté et dialogué, individualisme et universalité, et nous livrent la ronde musicale et cinématographique la plus visuellement, musicalement et « cinéphilement » aboutie de ce réalisateur.

Tout est si calme en apparence

Comment parler d'amour, filmer la souffrance du cœur, les sentiments ? Christophe Honoré est ce cinéaste des histoires d'amour à l'heure où elles sont dépassées par d'autres sujets d'actualité plus importants. Alors il choisit de conter des histoires d'amour qui témoignent de comment le temps, l'Histoire et l'espace peuvent déterminer la nature des personnes, influer sur leurs psychologies et leurs comportements amoureux. L’Historique se mêle à l'anecdotique pour que l'un et l'autre discourent sur leurs liens et leurs incidences.

Voici l'histoire de Madeleine et Vera, toutes deux issues de générations différentes pour qu'à travers chacune d'entre elles se lisent une époque, des mœurs et des idées. Madeleine est légère parce que le Paris des Sixties le lui permet ; puis le SIDA apparaît et plante dans l'esprit de Véra qu'aimer peut la tuer. Adieu la légèreté, telle fille telle mère, non, leurs générations respectives ne leur permettant pas cette ressemblance. Nous sommes le reflet de notre époque, pris au piège de nos sentiments et de nos valeurs.

Dans ce même élan qui le pousse à traiter relations étroites entre les ères et les êtres, Honoré scande son récit d'événements historiques et utilise l'ambiance qui règne dans certaines villes pour révéler une culture, une époque et surtout l'état d'une situation entre ses personnages. Ces atmosphères urbaines lui offrent des architectures qu'il utilise comme outils scénographiques et l'ambiance qu'il capte rime avec les états émotionnels. Pour lui, Paris abrite l'ère mutine et légère des Sixties tandis le printemps de Prague s'avère parfait pour exprimer visuellement le chaos d'un couple. Puis suivront Londres, Montréal, Reims, toutes ayant leurs révélations à faire et leur rôle à jouer.

Ce dialogue entre les composants esthétiques se perpétue inévitablement dans la mise en scène, exercice dans lequel Honoré excelle. Avec lui, tout est affaire de narration visuelle, par les déplacements des acteurs et par les symboles. Chaque plan regorge de trouvailles scénographiques pertinentes : chaque situation se lit dans le champ, les décors, les placements et Honoré n'hésite surtout pas à recourir aux effets d'autres médiums pour guider notre lecture. Les escarpins Vivier en témoignent, traités à l'écran comme des personnages à part entière et salués par la poursuite théâtrale finale.

Voici un film hors des murs parisiens, hors du temps et même hors du cinéma, qui atteste de la recherche visuelle et scénaristique de son réalisateur.

Telle fille, telle mère, tel auteur-compositeur, tel cinéaste

Film très formel, Les Bien-Aimés apparaît comme la convergente harmonieuse de plusieurs arts : un peu de théâtre dans les plans, de poésie dans les dialogues, beaucoup de musique dans la réalisation. Alex Beaupain et Christophe Honoré se doivent l'un l'autre leur consécration, venue de leur collaboration sur Les chansons d'amour , film auquel Les Bien-Aimés ressemble. Honoré y effectue un travail de musicalité visuelle et sonore étonnant : son filmage devient une chorégraphie de plans et de mouvements de caméra orchestrée par les paroles des personnages, au rythme des émotions clamées. Et surtout, tout est plus écrit : les plans, les mouvements, les dialogues, soudain plus littéraires, plus vifs, plus aphoristes. La barrière entre les textes et les vers des chansons se dissout, syntaxiquement et visuellement, si bien que Les Bien-Aimés apparaît presque comme un film chanté dont Beaupain aurait été le dialoguiste tant ses chansons ont les mêmes teintes douce-amer que les histoires racontées.

Tous les films des collaborations Beaupain/Honoré présentent des personnages en lutte avec leurs sentiments. L'amour est le thème principal et avec lui la mort, fil d'Ariane de toute la filmographie. Cependant, il aura fallu attendre Les Bien-Aimés pour qu'Honoré lui ouvre une nouvelle perspective: toujours elle était un détonateur de réactions vives et enchaînées. Honoré la traite maintenant comme ce qui fige les choses, sorte de sclérose des sentiments et des situations, qui laisse les personnages en suspens quand il ne sont pas morts d'amour, écrasés par « leurs kilogrammes de sentiments ». Honoré évolue, et avec lui ses recherches formelles et thématiques, pour une maîtrise parfaite des éléments cinématographiques.

Les chiens ne font pas des chats, les cinéphiles ne font pas des cinéphobes.

Le cinéma d'Honoré est un cinéma de cinéphile, d'héritage cinématographique formel et spirituel.

Son amour pour Jacques Demy est présent depuis son premier film où Romain Duris nous réinventait le show de Lola dans la plus belle scène de Dix-Sept fois Cécile Cassard . Les chansons d'amour avaient parachevé cet hommage et son héritage rayonne dans Les Bien-Aimés . Demy se lie sur les habits portés lors des Sixties, s'entend dans les dialogues, s'écoute dans les chansons. Il se voit aussi dans les yeux de Catherine Deneuve, lien vivant entre les deux cinéastes. Ludivine Sagnier apparaît alors comme le substitut espiègle à la Delphine Garnier d'autrefois, venue vieillir en solitaire dans le film du cinéaste héritier.

Nombreux sont ceux qui verront dans le générique un bel hommage à François Truffaut, mais la filiation est beaucoup plus évidente dans le rapport qu'Honoré entretient avec ses acteurs. Il aime ses acteurs comme Truffaut aimait les siens et tous deux se plaisent à réinventer les personnages de chacun au gré des films, à réinventer de nouveaux amours, de nouveaux quiproquos. Aussi Louis Garrel retrouve Chiara Mastroianni, mais celui qui aimait dans Les Chansons d'amour sera celui qui est aimé dans Les Bien-Aimés , tout comme Ludivine Sagnier disparaît encore à la fin du premier acte, à cela que cette disparition n'est pas de même nature. De la sorte Louis Garrel serait à Honoré ce que Jean-Pierre Léaud était à Truffaut : un personnage toujours identique et identifié au réalisateur.

Ces nombreuses réussites et fantaisies font des Bien-Aimés un film vraiment abouti, très récent et très ancien, très formel, très intellectuel, très cinéphile en somme. D'un romantisme rare, il nous transporte par son écriture lyrique, ses métaphores continues, ses personnages auto-centrés obnubilés par leurs amours contrariés, qui les rongent et les tuent à mesure que la jeunesse se passe et les quitte. Ils errent l'âme en peine et marchent dans les souvenirs à mesure qu'ils s'engouffrent dans les lieux de leurs anciens amours, dans ce film le plus « Honoré » de tous.

Sur le même sujet