Même la pluie (Tambien la lluvia) d' Iciar Bollain

Un méta cinéma au service d'une cause sociale écrit par Paul Laverty, le scénariste favori de Ken Loach

L'histoire est celle d'une équipe de tournage venue reconstruire l'épopée de Christophe Colomb. Pouvoir, assujettissement, exploitation de l'homme et barbarie sont au cœur de cette entreprise cinématographique menée par Sebastian, réalisateur inspiré désireux de reconstruire et révéler ce qui fit germer ce sentiment de méfiance et de révolte chez les Amérindiens.

Mais parce qu'ils ont dressé leur décor dans les vallées de Cochabamba, métropole bolivienne aux prises avec un conflit social d'une rare violence, ces cinéastes vont bientôt perdre les ficelles de leur histoire pour mieux révéler tacitement les failles de leur comportement et faire résonner sur leur travail un sens social nouveau. Voici venir le nouveau regard sur l'Histoire qu'ils s'étaient donné de révéler, cependant bien plus actuel et cruel.

Dimension sociale et historique

Substances évidentes et attendues, l'historique et le social sont de mise pour cette épopée sud-américaine -bien quelles ne soient pas ce par quoi le film gagne son mérite. Édifié sur les thématiques de la fraternité, de l'égoïsme, de la domination des faibles par les forts via l'industrie sans qu'aucun jugement ne soit porté sur personne, ce film n'a de cesse d'explorer subtilement la nature humaine. Cela tient à la patte de son scénariste qui nous détaille (encore) ici une chronique sociale d'êtres opprimés, animés d'une colère à laquelle ni la grève ni sa violence ne dérogent. La construction scénaristique révèle bien vite son auteur, le brillant Paul Laverty et associé de Ken Loach. Comme Sebastian qui reconstruit la colonisation de l'Amérique dans toute sa barbarie, Paul Laverty réécrit la « Guerre de l'eau », survenue à Cochabamba de janvier à avril 2000 dans tout ce qu'elle fut d'aliénant. En effet, des suites de la privatisation du système municipal de la gestion de l'eau par une filiale du groupe nord-américain Bechtel, les habitant s'étaient insurgés si impétueusement que le projet de loi avait finalement été abrogé. On retrouve ici les motifs de la grève et du combat de l'homme pour ses droits, chers à l'auteur dont la plume reste incisive et combattive mais dont l'authenticité se perd sur ce continent où chaque histoire est une occasion nouvelle de conter la précarité et la domination des amérindiens.

Pas si audacieux que cela donc, dans ses intentions politiques comme esthétiques. Porté à l'écran par l'espagnole Iciar Bollain (révélée grâce à Ne dis rien (2004) et Mataharis (2008)), les portées sociales et historiques se diluent dans l'esthétisme des images, légèrement surexposées pour les décors urbains, reflets de l'aridité du lieu comme de la sécheresse du coeur humain, irisées pour les espaces naturels. La beauté visuelle décline dans le jeu des acteurs, profond et fin, axé principalement sur le regard et les expressions faciales. Des maladresses sont toutefois palpables, comme la musique extra-diégétique qui gâche souvent des moments en insufflant au film un pathos qui ne lui va pas. Jolie poésie formelle qui n'a malheureusement qu'une fonction plastique, faute d'apporter de nouveaux éléments de lecture à ces dimensions de fond fortes et pourtant illusoires.

Le film dans le film

La grande singularité de cette œuvre réside dans le traitement du « film dans le film ». Longtemps le méta cinéma a usé des canons esthétiques pour servir sa propre cause. Même la pluie propose une nouvelle utilisation de la mise en abîme, à vocation sociale cette fois. Ici, la reconstitution historique fait ressurgir de féroces corrélations entre la colonisation des colons et la domination politique des nord-américains. Puisque l'eau c'est la vie, prendre l'eau aux minorités revient à leur faire payer le droit à la vie; la barbarie des conquistadors n'est jamais partie, juste déplacée, déguisée en oppression.

La réalisatrice tire son épingle du jeu en mélangeant l'esthétique des deux films. Aucune distinction visuelle ne permet de scinder les deux, sinon les costumes, nos yeux se perdent entre les scènes d'histoire du XVe et du XXe siècle. Cette fusion ne révèle que mieux la pérennité des actes et leur essence. Un peu facile de prime abord, mais la réflexion sous-jacente est pourtant bien hardie, car au-delà de l'Histoire et du social, voici une réflexion bien aiguisée sur le cinéma.

Sebastian incarne l'archétype du réalisateur indépendant convaincu que son art est pur et bien intentionné; pourtant devant lui, son producteur n'hésite pas à exploiter les boliviens habitant sur place. Si le cinéma de Sebastian est celui qui transcende l'Histoire, celui d'Iciar Bollain et de Paul Laverty révèle les limites du médium et sa nature véritable. Le pouvoir de révélation est le même, les discours sont opposés. Même la pluie expose la nature industrielle du cinéma, son rapport inhérent à l'argent, ses possibilités d'exploitation humaine, sa difficulté à rendre compte de la réalité, l'image induisant sans cesse une distance visuelle et temporelle. En souhaitant faire avancer la pensée, le film de Sebastian ne fait que dévoiler l'aliénation de l'humain par l'industrie artistique, sous les hospices d'une noble cause: l'évangélisation il y a cinq-cent ans est devenu le pouvoir discursif de l'art à présent.

Il est peu glorieux ce cinéma qui impose sa vision et qui juge et dont les auteurs refusent de se confronter pleinement à leur sujet, craignant pour leur vie. Au final la superficialité du tournage s'oppose sans cesse à la dureté de la réalité, sans l'infléchir ni la changer. Drôle de façon de retourner son art contre soit et d'admettre ses propres limites, surtout de la part d'un scénariste en lutte cinématographique perpétuelle contre les injustices sociales.

Quelle est la place du cinéma en définitive, lorsqu'il est immergé au coeur d'un conflit social? Doit-il se replier sur lui-même pour ne rester qu'esthétique, s'abriter égoïstement sous son argent et son industrie? Quel rôle attribuer à l'art si tel est le cas et que peut-il révéler?

Telles sont les problématiques qui bourgeonnent à mesure que le décor du film est détruit par un peuple à qui l'ont prend sa dignité, sa vie, son Histoire et même la pluie.

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