Carlos, ses derniers jours de liberté au Soudan

Alors que le procès de Carlos a débuté le 7 novembre dernier, le terroriste dénonce les conditions de son arrestation à Khartoum en 1994.
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Communiste et pro-palestinien, il a terrifié le monde dans les années 70. Ilich Ramirez Sanchez , alias Carlos ou le Chacal, comparaît actuellement devant la Cour d'assises spéciale de Paris pour son implication dans quatre attentats survenus en France entre 1982 et 1983. Mais le révolutionnaire a décidé de contre-attaquer : début octobre, il a déposé plainte contre l'ancien ministre de l'intérieur, Charles Pasqua , à qui il reproche d'avoir organisé son enlèvement à Khartoum (Soudan) en 1994. Retour 20 ans en arrière.

Au début des années 90, Carlos n’est plus le bienvenu dans le monde arabe. Le mercenaire à la retraite devient encombrant. La Syrie, le Yémen, la Jordanie où il a vécu quelques temps l’invitent à partir.

Carlos et Ben Laden khartoumites

Le Vénézuelien ne voit qu’une seule solution : le Soudan . Converti à l'Islam depuis 1975 et arabophone, le quadragénaire espère reprendre ses activités en s'immisçant dans l’embryon islamiste qui se forme depuis l’arrivée au pouvoir d' Omar el-Béchir en 1989. Considéré comme un Etat terroriste par les Etats-Unis, le Soudan applique la Charia . De plus, un autre quadragénaire, qui commence à se faire connaître sur la scène internationale, s'est installé à dans la capitale : en 1993, Carlos et Ben Laden sont tous deux Khartoumites. Cependant, Carlos a toujours nié avoir rencontré l’ancien chef d’Al-Quaïda. Il tout de même reconnu récemment une certaine admiration pour lui dans une interview donnée à Libération .

A Khartoum, le Chacal jongle avec trois faux passeports afin de brouiller les pistes. C’est sous le nom d’Ali Barakhat, un homme d'affaires jordanien, qu’il emménage dans un des appartements de Wahrid Micheal. « En août 1993, un Irakien me propose de louer un de mes appartements, raconte le propriétaire soudanais. Il paie en cash un an de loyer. Une semaine plus tard, il me dit qu'il ne va pas venir finalement, mais qu'il a trouvé quelqu'un, Ali Barakhat, pour le remplacer. »

Le couple occupe un logement meublé au rez-de-chaussée d’un bâtiment marron, dans le quartier chic d’Amarat. L'ambassade française n'est qu'à quelques rues de là. « C'est l'appartement le plus grand. Il a trois chambres », détaille Youssef, le gardien. L'entrée donne sur un salon qui s'ouvre sur une petite cour. « Quand il est arrivé, il a sorti tous les meubles dans cette cour et tout nettoyé. J'ai pensé qu'il était un peu maniaque, mais plus tard, j'ai compris que c'était pour vérifier s'il n'y avait pas de micro », raconte Wahrid Micheal.

Clubs, alcool et danse

De l’avis de ses voisins, le Chacal est un homme poli et sympathique. Sa vie à Khartoum s'organise. Il occupe ses journées à regarder les chaînes internationales à la télé et à lire les journaux. Il lui arrive d’avoir de la visite, rarement. « Parfois, j'apercevais des gens venir. Des gens que je voyais aussi à la télé. Des gens du gouvernement », explique Wahrid Micheal qui se refuse à donner des noms. Les nuits du quadragénaire au ventre bedonnant sont plus agitées. Carlos est un habitué des clubs pour étrangers. « Il buvait, il dansait. C’était un bon vivant », se rappelle un Grec avec qui il partageait son whisky de contrebande. Ilich Ramirez Sanchez aimait aussi les femmes. Il aurait notamment eu une histoire avec une Soudanaise.

Selon Adil Al Baz, rédacteur en chef du quotidien Al-Ahdath et auteur d'un livre à paraître sur la vie de Carlos à Khartoum, cette dernière tentera d'établir un contact entre Ali Barakhat et Hassan al-Turabi , l’instigateur de la Charia soudanaise et proche d'Omar el-Béchir. A l'évocation du personnage, Hassan al-Turabi est embarrassé : « Je n'ai su que Carlos était à Khartoum que trois mois avant son arrestation. A ceux qui m'ont demandé conseil, j'ai dit qu'il devait partir. Il est arrivé dans des conditions irrégulières et il se montrait trop dans les clubs. Il parlait trop. »

Les Français finissent par apprendre la présence de Carlos au Soudan. Le gouvernement soudanais est gêné. Adil Al Baz explique que le débat a fait rage : « Il y avait deux camps au sein du parti du Congrès (le NCP, parti au pouvoir depuis 1989). Certains souhaitaient qu'il soit remis aux Français car il était considéré comme un terroriste entré illégalement sur le territoire. D'autres invoquaient l'Islam qui interdit que l'on livre un hôte à son ennemi. » Khartoum a finalement choisi la première solution.

Le testicule droit

La décision prise, il n’y a plus qu’à… Tout va se jouer ce samedi 13 août 1994. Carlos subit une varicocélectomie : « Nous avons enlevé les tumeurs variqueuses du testicule droit pour améliorer la qualité de ses spermatozoïdes », explique le docteur Khaled Al-Darier qui s'est chargé de son anesthésie. A 45 ans, le Vénézuélien souhaite fonder une famille avec sa seconde épouse, Lana, une Jordanienne de 23 ans. « L'opération a duré à peine une heure, sous anesthésie locale », précise Khaled Al-Darier. Officiellement, pour l'administration de l'hôpital Ibn Khaldoun, où le Chacal a été pris en charge, l'affaire s'arrête ici : « L'intervention s'est bien passée. Il a récupéré puis a quitté notre établissement. »

Mais alors que Carlos se remet de l'opération dans une chambre de l'hôpital, il reçoit la visite d'un membre des services secrets soudanais qui lui explique que quelqu'un cherche à le tuer. Pour sa sécurité, Ilich Ramirez Sanchez est donc invité à suivre l’agent.

Carlos est accueilli dans une villa du quartier chic de Taïf, à l'est de Khartoum. On le fait patienter plusieurs dizaines d'heures avant de lui injecter un somnifère. C’est endormi et ligoté que les services secrets soudanais le remettent à la Direction de la Surveillance du Territoire (DST, les services secrets français aujourd'hui appelés DCRI). Le convalescent est aussitôt embarqué dans un avion militaire. Dans son livre « Jackal » (le chacal, ndlr), l'auteur John Follain raconte que le Chacal ne se réveillera que peu de temps avant son atterrissage en France. Carlos se méprend alors sur la nationalité de ses ravisseurs : « Bien joué. Vous devez être les Américains. » « Non, vous êtes sur le territoire français », lui répond-on. Carlos pose le pied, dans la matinée du 15 août, à Villacoublay (sud-ouest de Paris). Il est immédiatement emprisonné.

C'est la fin d'une traque de 19 ans. Un « kidnapping » selon Isabelle Coutant-Peyre l'avocate d’ Ilich Ramirez Sanchez. Celle-ci affirme que Charles Pasqua, « a revendiqué publiquement », lors d'une interview en 2007, « avoir donné l'ordre de kidnapper » celui qu'elle a épousé en prison. Au Soudan, on défend un autre point de vue. Rabbie Abdelatti Ebaid, conseiller au ministère de l'Information, évoque « une collaboration entre deux pays souverains en accord avec le droit international ». Pour lui, « il n'y a pas lieu de polémiquer ».

Maryline Dumas

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