Ecriture et souffrance : des mots contre les maux

Ecrire pour guérir : une thérapie à laquelle ont eu recours nombre d'écrivains. Mais l'écriture née de la douleur peut-elle vraiment agir comme un remède?
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Qu'elle soit le soupir d'un amour à l'agonie ou le sanglot las de celui que la santé délaisse, vissée dans les entrailles d'un être depuis trop longtemps ou tout juste greffée à l'âme, la souffrance a ceci de particulier qu'elle n'est point frappée de stérilité et jette souvent à la face de la page blanche son cri de révolte. Quand le stylo pourfend les démons du passé avec le tranchant d'une épée, quand sa plume agit comme une piqûre de morphine, on touche alors à la magie de l'écriture: celle qui au-delà de l'histoire contée au lecteur allège le fardeau de l'auteur.

De Joachim Du Bellay à Marguerite Duras en passant par Guy de Maupassant ou Franz Kafka, du journal intime à l'oeuvre fictive à la fonction cathartique, l'écrit a bien souvent joué le rôle de baume sur des blessures qui ne voulaient pas cicatriser.

L'écriture du moi : du journal intime à la journal-thérapie

Si les adolescents chahutés par les turpitudes de la vie sont les premiers à se livrer à l'écriture libératrice du journal intime, les adultes sont selon autopacte.org encore 10% à user de ce moyen pour crever l'abcès. Avec l'émergence d'Internet, le journal se fait extime pour partager une douleur qui au-delà de l'écriture trouve du réconfort jusque dans la lecture presque immédiate et les commentaires empathiques qui l'accompagnent.

Dans les années 60, le docteur Ira Progoff s'intéresse à l'écriture comme moyen thérapeutique par le biais du Journal Intensif. Dans une interview accordée à Kathy Juline pour Science of Mind , il explique que plus qu'un journal intime qui répond à une demande instantanée, cet outil repose sur quatre dimensions d'expérience qui, dans la durée et avec l'appui du psychothérapeute, aidera le patient à dépasser ses blocages, ses angoisses pour évoluer vers la guérison.

L'écriture de la complainte ou l'écriture inspirée

Dès le XVIe siècle, Du Bellay tirait de ses vers une certaine consolation. Le poète marqué dès sa prime enfance par la maladie, le deuil et l'abandon, trouva dans l'écriture le moyen d'exorciser ses démons qui continuaient de le hanter à l'âge adulte avec la résurgence de la maladie qui le cloua deux ans durant au lit.

Les Regrets , écrits pour la plupart en Italie alors qu'il désenchantait de sa position à Rome et se languissait de la France, laissent éclater toute la mesure de son génie si bien qu'ils jettent dans l'ombre ses oeuvres précédentes qui connurent pourtant, à l'instar de l' Olive , un franc succès.

Celui qui "des moyens de se plaindre a choisi celui des vers pour désaigrir l’ennui qui le tourmente" mourut finalement d'apoplexie à l'âge de 37 ans, plume en main.

L'écriture cathartique comme exorcisme et moyen de survivre

Nombre d'auteurs comme Franz Kafka ou Guy de Maupassant teintent leurs écrits d'une atmosphère cauchemardesque ou fantastique qui agissent comme des expurgations de leurs propres tourments : dépression chronique et phobie sociale pour l'un, folie pour l'autre.

L'écriture pour Kafka- qui écrivit de façon irrégulière un journal intime entre 1910 et 1923- est une plongée brutale vers cette terre encore inexplorée qu'est l'inconscient. Dans une lettre adressée à son ami Oskar Pollak en janvier 1904, il formule cette métaphore que l'on peut considérer du point de vue de l'écriture comme de la lecture: "Un livre doit être la hache qui fend la mer gelée en nous...".

De même que La Métamorphose de Kafka, Le Horla de Maupassant est ce livre coup de poing qui nait d'une angoisse- celle de l'auteur guetté par la folie- et qui, véhiculée par la puissance de son tourment, permet à l'auteur d'écrire une oeuvre pionnière dans le genre de la science-fiction.

L'écriture intervient alors comme un exorcisme de la douleur: disséquée dans l'encre des mots, elle explore la souffrance pour en tirer profit.

Ecrire, c'est donner de l'utilité à ses blessures

Dans une interview publiée sur lesomnanbule.be , Nathalie Gassel, auteur et athlète fait de la souffrance non plus le moteur de l'écriture mais un outil: "Je n’ai pas échappé à la rumination, à la souffrance, mais avec le texte, elle est moins inutile. Elle renvoie vers les autres". Ecrire, c'est alors tirer un enseignement du souffrir pour interagir avec l'autre, le lecteur.

Gaëtan Brulotte , écrivain québécois, écrit dans Souffrances et littérature que l'écriture des maux permet leur mise à distance, leur communication et donc leur dépassement. "Nous ne serions que douleur brute et passive sans les mots pour la dire et que détresse subjective pure sans la littérature pour la communiquer avec une certaine distanciation".

Non seulement moteur de la création littéraire comme chez Marguerite Duras dont l'oeuvre est marquée par la catharsis des blessures de son enfance, la souffrance est un dialogue qui va parler au lecteur, éclairer ses propres blessures pour mieux les comprendre et les appréhender.

Le remède de l'écriture, un antalgique éphémère ?

Toutefois, si écrire soulage dans l'instant, peut-on parler de guérison à long terme? Si la blessure n'est pas dépassée et si l'auteur la ravive sans cesse pour y puiser la matière de son écriture, n'est-ce pas s'enfermer dans un enfer sans fin dont la mort pourrait être la seule échappatoire comme tant de suicides d'écrivains tendent à le prouver?

Oui, pourrait-on répondre, mais les mots couchés sur le papier ont ce pouvoir-là de survivre à nos corps vaincus par la souffrance, tel un dernier pied-de-nez à la Camarde.

Citations d'auteurs

  • "Ecrire c'est empoigner sa souffrance, la regarder en face et la clouer sur la croix. Et après, on s'en fout d'être guéri ou pas, on a pris sa revanche." (Katherine Pancol, Les Ecureuils de Central Park sont tristes le lundi )
  • "O ma douleur, sois tout pour moi. Les pays dont tu me prives, que mes yeux les trouvent dans toi. Sois ma philosophie, sois ma science." (Alphonse Daudet, La Doulou , journal intime qu'il écrivit pendant ses années de maladie et de douleur, publication posthume.)
  • "Ecrire c'est aussi ne pas parler. C'est se taire. C'est hurler sans bruit." (Marguerite Duras, Ecrire )
  • "A raconter ses maux, souvent on les soulage" Pierre Corneille, Polyeucte

Des ouvrages sur le sujet

La Guérison par l'écriture - Jean-Yves Revault

Ecriture et maladie , sous la direction d'Arlette Bouloumié

La Malédiction littéraire. Du poète crotté au génie malheureux - Pascal Brissette

Sources

Dicocitations, biblisem.net, g.brulotte.com, alalettre, Wikipedia, Lagarde et Michard, XVIe siècle

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