Hélène Boucher : portrait d'une femme aviatrice du XXe siècle

Années 1930 : le destin exceptionnel d'une femme pilote qui dompta le ciel jusqu'à la chute finale à bord de son Rafale. Son seul credo: la passion du vol.
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Héroïne des Années folles, elle représente l'émancipation féminine, l'affranchissement des dogmes sociaux telle que l'impossibilité pour une femme de briller hors des fourneaux, tout à côté du soleil. Elle l'a pourtant fait Hélène Boucher, du haut de ses 22 ans, un demi siècle avant que le commandant de bord Danielle Lecuré ne publie, aux éditions Robert Laffont, Vous avez vu le pilote ? C'est une femme! pour tordre le cou à tous ces préjugés pétris de machisme et de misogynie qui sont encore légion.

Il y a eu, dès le début du XXe siècle, des pionnières en matière d'aviation à l'instar de l'américaine Amelia Earhart qui a cumulé les exploits entre 1922 et 1937 et de la russe Lyubov Golanchikova, détentrice d'un record d'altitude en 1912. Hélène Boucher, figure de proue dans l'art périlleux de voler, fascine par la combativité qui l'anima au volant de son Caudron-Rafale comme de sa Vivasport 6 cylindres de Renault: aller toujours plus loin, plus haut, plus vite, quitte à s'y brûler les ailes... elle avait alors 26 ans.

L'enfance parisienne dorée de Hélène Boucher

Une enfant née en 1908 qui se prédestine dès l'aube de sa vie à un métier aussi insolite et marginal que celui de pilote ne peut être que fille d'aviateur? Que nenni. Sa famille n'a pas plus de pied dans le ciel que la tour Eiffel qui y perd – comme Hélène – sa tête.

M. Boucher est architecte, un bon bourgeois qui accorde à sa fille une éducation prestigieuse en l'inscrivant au collège Sévigné. Magnanime, il laisse sa Léno (surnom qui est l'anagramme du prénom paternel, Léon) transformer l'immense couloir de l'appartement, rue de Rennes, en patinoire à roulettes. Intrépide, la fillette fait montre également d'une curiosité insatiable et d'une personnalité anti-conformiste.

La belle Hélène n'avait d'amour que pour le ciel

Celle que ses enseignantes jugent "hautaine, inapprochable, sauvage" n'a d'yeux que pour le toit du monde. Telle cette image qui illustre notre article, elle lève le regard vers le haut et fait fi des contingences matérielles, de cet univers du bas pour les "rampants" comme on dit si bien dans le jargon d'aviateur.

Point de baccalauréat qu'elle refuse tout bonnement de préparer du haut de ses dix-sept ans, point d'occupation seyant au sexe faible, mademoiselle se paye même le luxe de se volatiliser de son propre bal de débutante, organisé par sa mère à ses dix-huit ans. Elle trouve refuge sur les terrains d'aviation militaires – alors interdits aux femmes – où elle fréquente un pilote.

Maryse Bastié, Maryse Hilsz, Adrienne Bolland bientôt dans l'ombre d'Hélène Boucher

Lorsque ce dernier se tue au-dessus d'Istres, son père la met en garde. Mais Hélène n'en a que faire: à vingt-deux ans, elle effectue, sous la férule de Henri Farbos, son baptême de l'air à bord d'un Moth Gipsy et ponctue son atterrissage d'une métaphore prophétique: "c'est le seul océan où je nagerai désormais."

Ses compagnes de natation céleste: Maryse Bastié, Maryse Hilsz, Adrienne Bolland qui sillonnaient déjà le ciel de France bien avant elle et dont les records de vitesse et de durée suscitent son admiration. C'est d'ailleurs avec elles et au côté de Louise Weiss qu'elle militera en 1934 pour le droit de vote des femmes.

De Mont-de-Marsan à l'Indochine

Le Moth Gipsy lui porte chance. Hélène obtient son brevet de pilote avec les félicitations d'Adrienne Bolland et, en juin 1932, celui de transport public. Si son avion – un Moth Gipsy d'occasion – s'accroche dans les peupliers lors du rallye aérien Caen-Deauville, comme un oiseau de mauvais augure, elle n'en a cure et poursuit sans peur son objectif: un grand raid.

Avec une autonomie de vol de douze mille kilomètres, elle s'élance, le 13 février 1934, sous les flashes des photographes, à l'assaut du ciel de Saigon. C'est un voyage parsemé d'embûches: Pise, Naples, Athènes, Turquie, Syrie, le temps se fait long dans la solitude de la carlingue. Au-dessus du désert, l'incident de trop: le carter de l'avion se fêle. Si elle ne s'avoue pas vaincue à Bagdad, elle abandonne finalement au Caire, l'avion mal réparé, lasse de se battre contre le moulin à vent du gouvernement qui ne veut pas l'aider. De cette lutte de deux mois et demi à bord de son aéroplane, le public ne retient que le "héros qui plane" et célèbre à son retour la plus jeune conquérante du ciel comme "les ailes de la France."

Léno sur la route du succès : prouesses et records

Entre les doigts de fée d'Hélène, le manche à balai d'un zinc se transforme en baguette magique. En juillet 1933, elle a l'honneur de participer aux Douze heures d'Angers aux commandes d'un avion bleu et argent de 60 CV construit par Mauboussin. Sa performance incroyable compte tenu de son peu d'entraînement l'élève davantage dans l'estime populaire.

Lorsqu'en août 1933, elle enlève le record du monde féminin d'altitude, détenu jusqu'alors par l'américaine May Haizlip, avec 5900 mètres de distance entre ses ailes et le sol, le pays tout entier la porte aux nues. Actualités cinématographiques désormais parlantes, journaux, on la voit partout. La jeune femme ne se repose cependant pas sur ses lauriers. Elle l'avait dit à son père quelques années plus tôt: d'une vie sans défi elle crèverait d'ennui.

Acrobate, pilote de vitesse, Hélène Boucher à tire-d'ailes sur son Rafale

Le danger la stimule. Elève de l'illustre Détroyat , elle se lance dans l'acrobatie aérienne. Lors d'un duel contre l'allemande Vera von Bissing, elle dessine de la mine d'un Morane des arabesques époustouflantes, enchaînant loopings, vrilles et tonneaux sous les vivats d'une foule en délire.

Pilote d'essai pour la maison Caudron-Renault, elle franchit d'un coup d'ailes de son Rafale flambant neuf des records de vitesse, passant de 235 km/heure à 445 en août 1934. Les records s'accumulent sans entamer la frénésie de la fille de l'air qui s'envole un jour de novembre pour son dernier voyage. C'était un simple vol d'entraînement près de Versailles. Le super-requin pique du nez, plonge dans la cime des arbres et s'écrase, fauchant net la vie de son pilote, alors en pleine gloire.

Sources

Dominique Desanti, La Femme au temps des années folles , Stock/Laurence Pernoud, 1984.

Les aviatrices de guerre

Hommage aux aviatrices

Lire l'article de Michèle Lallée-Lenders sur le Concorde

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