Plus belles lettres d'amour du XXè siècle : Beauvoir, Apollinaire

Quelle plus belle écriture que celle des écrivains amoureux ? Extraits des correspondances passionnées de Simone de Beauvoir et de Guillaume Apollinaire.
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« Je suis heureuse d'être si malheureuse parce que je sais que vous l'êtes aussi, et qu'il est doux de partager cette tristesse-là ». Nombre d’amants se reconnaîtront dans cette déclaration alanguie de Simone de Beauvoir à Nelson Algren et dans bien d’autres de ces lettres tour à tour flamboyantes ou romantiques qui s’effeuillèrent sous les doigts fébriles des plus grands auteurs du XXè siècle.

Simone de Beauvoir, Jean-Paul Sartre : l’amour libre

S’il est un couple qui a marqué la littérature et le courant de pensée du XXe siècle, c’est bien celui devenu légendaire de Beauvoir et Sartre. Elle, la féministe, l’indépendante, qui se proclame athée dès l’adolescence en dépit d’une éducation conformiste et catholique. Lui, le philosophe, le dramaturge, l’intellectuel engagé qui fait de son « Castor » son « amour nécessaire », mais libre.

Les deux auteurs partagent non seulement leur goût pour les activités intellectuelles mais aussi pour les amours « contingents » qui, dans leur pacte , leur permettent de mieux connaître le monde. Chacun vivra de son côté de nombreuses passions, comme celle de Simone et Nelson Algren, un écrivain américain avec lequel elle entretiendra une relation épistolaire durant dix-sept ans.

Lettres à Nelson Algren, un amour transatlantique

L’écriture comme on l'a vu dans les plus belles lettres d'amour des XVIIIe et XIXe siècles permet d’alimenter la flamme malgré la distance, mais surtout de la sublimer. « Avoir d’un coup beaucoup d’une chose me paraît préférable à en avoir continuellement un peu : mieux vaut dix jours de passion intense qu’une vie entière de tiède pseudo-amour, mi-indifférent mi-exaspéré, n’est-ce pas? Oh oui. Bien entendu, mieux vaut encore une éternité de brûlant amour pour Nelson » déclare l'auteure du Deuxième Sexe à celui de l'Homme au bras d'or .

La rupture amoureuse, initiée par Nelson, las de ne pouvoir l'appeler véritablement sa "petite femme" comme il aime l'écrire, n'interrompt pas l'abondante correspondance. De fait, Simone avait été claire dès le début sur l'issue de leur relation: "en un sens, nos vies resteront séparées, et pourtant je vous aime très fort".

Si d'aventure, il vous plaît de lire le recueil de ces Lettres à Nelson Algren , vous découvrirez outre la sensualité peu connue de l'épistolière, un riche témoignage du contexte historique et social de l'époque.

Lettres d’Apollinaire à Lou et Madeleine : l’amour comme nouveau nerf de la guerre

Autres échanges épistolaires et non des moindres, ceux de Guillaume Apollinaire et de Madeleine Pagès sur fond de Première Guerre mondiale. Apollinaire est alors artilleur dans le nord de la France. Si au-dessus de lui le ciel se charge des constellations des obus, son cœur amoureux lui inspire des visions plus poétiques:

« Nous sommes l’un à l’autre / comme des étoiles très lointaines / Qui s’envoient leur lumière… / Vous en souvenez-vous ? / Mon cœur allait / de porte en porte / comme un mendiant / Et vous m’avez fait l’aumône / qui m’enrichit à jamais. »

Cette métaphore "porte en porte" évoque l’inconstance amoureuse du poète qui butine de maîtresse en maîtresse, soupirant en vain après Louise de Coligny-Châtillon- qu’il surnomme sa Lou- avant de rencontrer, dans le train qui le ramène à son régiment, la jeune Madeleine Pagès. Professeur de Lettres à Oran, elle repart le soir même pour l’Algérie. S’ensuit alors une correspondance tendre et sensuelle où le coup de foudre laisse vite place à une relation passionnée, fantasmée, idéalisée.

Quand la lettre d'amour se fait poème

On retrouve dans les lettres d'amour du poète les caractéristiques typiques de l'écriture apollinairienne : créations lexicales, ruptures syntaxiques, jeux sur les contrastes des mots, juxtaposition des verbes, adjectifs en dépit des règles grammaticales. Les sentiments et impressions réinventent le langage, la confidence amoureuse ne se lit pas, elle se boit, comme Alcools , comme la vie. « Mon amour dans l'horreur mystérieuse métallique muette mais non silencieuse à cause des bruits épouvantables des engins qui sifflent geignent éclatent formidablement notre amour est la seule étoile, un ange parfumé qui flotte plus haut que la fumée noire ou jaune des bombes qui explosent. Écris-moi de l'amour, sois-moi ma panthère pour me remettre dans la vie de notre cher amour. Je pense à ton corps exquis, divinement toisonné, et je prends mille fois ta bouche et ta langue. » écrit-il à sa chère petite fée chérie le 2 décembre 1915.

L’enchantement durera presque deux ans, mais ne survivra pas à une permission du soldat, fin 1915. La petite fée sublimée par la guerre perd de sa magie, le gourmand d’amour de sa verve épistolaire et leur correspondance fantasmatique s’estompe peu à peu.

Bibliographie

  • Lettres à Nelson Algren un amour transatlantique , 1947-1964 édité chez Gallimard, 1999
  • Je pense à toi mon Lou . Poèmes et lettres d'Apollinaire à Lou, Paris, Textuel, 2007
  • Lettres à Madeleine. Tendre comme le souvenir. Paris, Gallimard, Blanche, 2005 ; Folio, 2006

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