Quand les prénoms s'invitent dans les expressions : origines

On utilise ces locutions, mais en connaît-on réellement le sens? "Faire le Jacques", "embrasser Fanny", "se faire appeler Arthur"...
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D'un fait d'histoire à la facétieuse anecdote de campagne, les expressions nous permettent de remonter le temps pour découvrir une coutume oubliée, une légende savoureuse, une tranche de vie d'un passé qui, tout à coup, ne semble plus si lointain. Quand les mots se racontent, la langue française maniée souvent de façon machinale s'éclaire d'un nouveau sens, plus imagé.

"Tu vas te faire appeler Arthur" : deux origines supposées

C'est ainsi que nos grand-mères avertissaient l'enfant de la semonce qui lui pendait au nez. Si dans les années 70 c'est à Jules qu'on tire les oreilles, au début du XXe siècle c'est Arthur qui rime avec coups de ceinture. Dès lors, il ne fait pas bon s'appeler Arthur (contrairement à ce que pourraient penser l es 4050 Arthur nés en 2010 ).

Mais pourquoi remonter les bretelles d'un Arthur plutôt que d'un Paul ? A quelle anecdote les petits garçons ainsi prénommés doivent-ils cette étiquette de chenapan qui leur colle à la peau ? Pour le savoir, il faut remonter au début du XXe siècle où deux hypothèses se disputent l'origine de cette expression.

La première daterait de 1920 et puiserait sa source dans la langue argotique. Un "Arthur" désigne alors un proxénète de même que Jules, ce qui expliquerait la variante de cette expression "Tu vas te faire appeler Jules" qui s'utilise encore dans certaines régions.

Arthur et la déformation de Acht Urh à la Seconde Guerre mondiale

La deuxième, tout aussi discutable, nous vient de la Seconde Guerre mondiale et plus particulièrement de la France occupée par les Allemands. Pour annoncer le couvre-feu qui était fixé à 20 heures, les soldats criaient "Acht Uhr" -ce qui se prononce "artour" et qui dans la langue de Goethe signifie "8 heures"- aux retardataires lambinant encore dans les rues. Le ton menaçant de l'occupant conjugué à la parfaite incompréhension de la population aurait contribué à la naissance de cette expression à connotation négative.

"Il a embrassé Fanny", ou plutôt son postérieur

L'anecdote est cocasse. Il était déjà de coutume au XVIIIe siècle de "baiser le cul de la vieille" quand on perdait en jouant aux cartes sans gagner une seule partie. L'expression puiserait ses origines dans certains emplois dialectaux qui voulaient que "baiser le cul" était une façon d'échouer et que perdre était "avoir une vieille".

Faut-il le préciser ? A l'époque, l'expression restait exclusivement verbale et ne consistait en aucun cas à aller honorer le céans d'une dame âgée d'un baiser déplacé.

Mais qui est Fanny hors des terrains de boules de Marseille ?

"Embrasser Fanny" ne serait pas l'apanage du Midi, comme on pourrait le croire, mais nous viendrait de la Savoie où selon le site de la boule bleue , au début du XXe siècle, une jeune serveuse ainsi prénommée offrait la bise aux perdants qui n'avaient pas réussi à marquer un seul point au jeu de boules.

Au maire qui venait à son tour d'essuyer un cuisant échec, la jeune fille peu farouche présenta non pas ses joues mais ses fesses qu'elle dévoila prestement du haut d'une chaise en retroussant ses jupes. Tentative d'humiliation ou non, l'homme releva le défi et fit d'après la légende claquer deux bises sonores sur le postérieur rebondi.

A cette tradition bien en chair a succédé une autre faite de panneaux de bois ou de statues baptisées Fanny que les malheureux joueurs de boules baisaient bien bas en guise de gage. De nos jours, le perdant dit qu'il a "fait Fanny" sans pour autant aller bicher une quelconque partie fessue, d'autant plus que les panneaux à l'effigie de croupes féminines ont disparu depuis lors des routes de France.

Jean : un prénom culte dans les expressions dévalorisantes

A quel Saint pourrait se vouer le pauvre Jean que les expressions brocardent à tout-va ? Cela va de l'homme dépourvu d'intelligence à celui que la fortune délaisse en passant par le mari qui porte les cornes.

On dira de l'imbécile qu'il est un "Jean le Veau", du badaud stupide un "Jean-Lorgne", du benêt un "Jean-Farine".

L'homme trompé par sa femme suscite les commérages "On l'a fait Jean sans lui en demander avis" tandis que l'homme qui subit un revers de fortune revient, comme le chante La Fontaine dans La Laitière et le pot au lait, "Gros-Jean comme devant." Les expressions contenant le prénom Jean sont nombreuses mais rares sont celles qui le mettent à l'honneur.

De Jean à Jacques : le prénom comme personnification d'un trait de caractère

Dans le même registre péjoratif, faire le "Jacques" équivaut depuis 1880 à faire le pitre. A l'instar de Gilles ou Guillaume, Jacques désigne un paysan un peu sot, naïf, comme on en faisait la caricature dans les siècles précédents. Là aussi, on trouve différentes hypothèses quant à l'origine de cette expression.

Celle avancée entre autres par le site expressio.fr se rapporte à la locution anglaise utilisée par Shakespeare dans ses pièces de théâtres "to play the Jack" qui signifie "faire le farceur". Une autre hypothèse, dont pourrait découler la locution de Shakespeare, nous emmène au XIVe siècle.

"Faire le Jacques" : une expression née de la grande Histoire

Guillaume Carle, dont la postérité se souviendra sous le nom collectif de Jacques Bonhomme , est institué chef des paysans révoltés du Beauvaisis. Pourquoi Jacques Bonhomme ? Tout d'abord par effet de synecdoque puisque la "jacque" est la courte veste portée par le paysan et ensuite par ironie puisque ce sont les nobles qui sont à l'origine de ce sobriquet condescendant pour qualifier les vilains qu'ils considèrent comme de pauvres simples d'esprit.

Quelle surprise quand en 1358 ces mêmes Jacques profitent de la guerre de Cent ans et de la captivité de Jean le Bon en Angleterre pour se soulever contre la noblesse! De cette révolte qui enflamme la moitié Nord de la France et appelée la Grande Jacquerie , le surnom de Jacques reste attaché au paysan et celui de jacquerie à tout soulèvement populaire.

La défaite des Jacques, précipitée par les exterminations de Charles le Mauvais, enhardit les nobles qui établissent un parallèle entre un comportement jugé stupide et celui des Jacques. A noter pour la petite histoire que c'est cette connotation de "faire l'idiot" qui inspira le nom de scène du quatuor, les Frères Jacques .

Sources

Petite histoire des expressions , Gilles Henry, Marianne Tillier, Isabelle Korda

Expressio

Wikipedia

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