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MAURICE BOURDON

Publié dans : Les articles Histoire de Maurice Bourdon

Procès de Philippe Pétain : le défilé des témoins

Le 23 juillet 1945 débute à Paris le procès du maréchal Pétain, accusé de trahison envers la France et d'intelligence avec l'ennemi entre 1940 et 1944.

Le 23 juillet 1945 débute à Paris le procès tant attendu du maréchal Pétain. Maintenant que la défense du vieil homme et de ses avocats est connue de la Cour, le défilé des témoins peut commencer.

Issus de la vie politique d'avant-guerre, du gouvernement de Vichy ou du corps militaire, depuis Reynaud jusqu'à Laval, les témoins à charge ou à décharge de Pétain sont nombreux. Les absents aussi – Alibert, Ménétrel et Paul Baudouin notamment ne sont pas venus témoigner. Rancœur, stupeur et effroi sont autant de réactions aux témoignages qui vont alimenter le procès et en insuffler l'issue.

Livré par Vichy aux SS, Loustaneau-Lacau témoigne

A la barre, Georges Loustanau-Lacau. Le visage tuméfié, l'ex « fidèle du maréchal » s'appuie difficilement sur ses béquilles. Relevé de ses fonctions par Pétain en 1940 pour avoir créé une activité clandestine anti-allemande (Alliance), Loustanau poursuit toutefois son action gaulliste. Il est arrêté par le général Weygand en mai 1941 et libré par Vichy aux SS. Après six mois de détention et cinquante-quatre interrogatoires, Loustanau est condamné à mort et déporté au camp de Mauthausen.

Pétain n'a jamais levé le petit doigt pour le sauver, et le voilà aujourd'hui devant lui tel un fantôme venu le hanter. Le silence est pesant, l'auditoire a les yeux rivés sur les deux hommes, quand soudain, contre attente, Loustanau déclare : « Je ne dois rien au maréchal Pétain ; mais cela ne m'empêche pas d'être écœuré par le spectacle de ceux qui, dans cette salle, essaient de refiler à un vieillard presque centenaire l'ardoise de toutes leurs erreurs. »

Le procès de Pétain, ou l'exutoire des témoins

Se succèdent des témoins tels que Paul Reynaud, président du Conseil en 1940, Edouard Daladier pour qui « le maréchal Pétain a trahi les devoirs de sa charge », le général Weygand qui, après s'être incliné pour saluer Pétain, déclare qu' « on ne [lui] fera jamais dire que le maréchal est un traître », ou encore Joseph Darnand, chef de la milice en 1943. Des témoins qui ont en commun d'avoir, tout au long des plaidoiries, plaidé leur cause avec beaucoup d'insistance ; à tel point qu'au procès Pétain s'est petit à petit greffé celui de chacun des témoins présents.

Accusations, invectives, outrages, chacun entend bien saisir l'opportunité pour justifier ses actes et se laver de toute accusation – ce que déplore Mongibeaux, président de la Chambre : « Depuis presque le début, nous assistons à une sorte de recherche de responsabilité, les militaires rejetant la responsabilité sur les civils, les civils rejetant la responsabilité sur les militaires. » Un capharnaüm qui profite à Pétain, peu à peu évincé de son propre procès mais également, et surtout, de ses responsabilités.

Pierre Laval : « le maréchal était au courant de tout ce que je faisais »

Surgi d'un mauvais rêve, arrive ensuite Pierre Laval. Amené par ses gardes, il apparaît vieilli et fatigué, « il y a en lui de la misère et de l'inquiétude » relève l'avocat de Pétain, maître Isorni. « Mais, note l'écrivain Schlumberger, il est l'un des meilleurs témoins de ce procès ». En effet, cette arrivée inopinée inquiète les défenseurs qui ont déplacé sur Laval certaines responsabilités. D'une voix assurée, ce dernier répond méthodiquement aux questions qui lui sont posées :

  • ses contacts avec Pétain ? « Je ne peux pas inventer devant vous un roman pour être agréable à ceux que ce roman intéresse » ;
  • l'armistice ? Il n'était pas présent lors de la signature ;
  • les Juifs ? Les lois étaient rédigées par d'autres ministères ;
  • la collaboration ? « Quel homme de bon sens pouvait penser en octobre 1940 que l'Allemagne ne gagnerait pas la guerre ? »
Tout au long de son témoignage, l'homme qui déclara en 1942 « souhaiter la victoire de l'Allemagne » ne se dissocie pas du maréchal – il ajoute même éprouver « une gêne à cette confrontation ». Ses explications tiennent en une formule : éviter le pire. Laval termine : « Il n'en reste pas moins que le maréchal était au courant de tout ce que je faisais d'important [...] Je ne puis admettre qu'on me considère comme le mauvais génie du maréchal. » Ainsi, ce n'est pas plus Laval que Pétain. Silence perplexe dans la salle. La fin des audiences s'achève mal pour le vainqueur de Verdun. Pierre Laval, quant à lui, sera condamné à mort et exécuté à l'issue de son procès, la même année.

Le général de Lanurien témoin, l'ingratitude de Pétain

« Si par malheur on dégradait cet homme, si on lui arrachait ses boutons [...] quand il passerait devant les rangs, courbé par l'âge, pâli sous l'affront, mais la tête haute, et le soir nous penserions tous que c'est nous, nous seuls et la France avec nous, que nous aurions salis... »

Des applaudissements retentissent dans la salle, le président crie au scandale. Cette éloquence, c'est celle du général de Lanurien, dévoué de longue date au maréchal. La défense a trouvé judicieux de le garder pour la fin du procès. C'était sans compter cette réponse donnée à un membre du jury : « Je ne renie rien, je reprends comme conclusion la phrase du maréchal : "Je n'ai jamais combattu la Résistance, j'ai toujours combattu le terrorisme. »

Murmures dans l'enceinte du tribunal. Jusqu'alors, dans l'esprit des Français, Laval était le grand responsable de la répression. L'aveu interpelle, le maréchal se lève et demande la parole, perdant ainsi cette impassibilité honorable qui l'avait caractérisé jusqu'alors. « Je ne suis pour rien dans la présence du général de Lanurien ici. Je ne savais même pas qu'il devait se présenter devant la Cour. Tout ceci s'est passé en dehors de moi », se dérobe-t-il.

Une ingratitude au général de Lanurien. Le désaveu de Pétain dérange, gêne le public. Trop tard. La défense le sait, cette erreur va peser lourd dans l'issue du procès. Il ne reste désormais plus que la plaidoirie de maître Isorni pour convaincre.

Sources :

  • Marc Ferro, Pétain (Fayard, 1987) ;
  • Jean Plumyène, Pétain (Paris, 1966) ;
  • « Procès célèbre, Béraud, Brasillach, Laval », le Crapouillot, 1953 ;
  • Archives nationales, A.G. II, 52, du 3 janvier 1941 ; et Procès.

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