Après la Grande Guerre, l'épidémie de grippe espagnole

1918 : la Première Guerre mondiale touche à peine à sa fin que le monde est plongé dans le chaos de la grippe espagnole, dite la pandémie du siècle.
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Alors que la guerre s'essouffle peu à peu et laisse présager un proche armistice, que l'Europe essuie le deuil de millions d'hommes disparus, un chaos sans précédent reprend le flambeau et s'abat sur les populations du monde entier: la grippe de 1918, surnommée à tort la «grippe espagnole» – plus meurtrière encore que les quatre années de conflits échangés.

Après une première vague de grippe au printemps 1918, une deuxième vague fait son apparition au mois d'août pour atteindre son apogée en octobre. On dénombre alors plus d'un millier de décès hebdomadaires à Paris.

La pandémie réapparaît sous une forme moins virulente, en 1919, emportant avec elle ses dernières victimes dans les abîmes de l'Histoire...

La grippe espagnole fait entre 20 et 30 millions de morts

«C'est un vrai cyclone qui passe au pays, aussi j'ai un cafard terrible, pas assez de la guerre, il faut que la maladie s'en mêle», écrit un artilleur français dans sa correspondance. «Toute vie dans notre ville a presque disparu», s'inquiète un médecin de Philadelphie, de l'autre côté de l'Atlantique.

La grippe espagnole fait entre 20 et 30 millions de morts, soit deux voire trois fois plus que les pertes militaires de la Première Guerre mondiale (1). En Europe, on dénombre près de 2,3 millions de morts, dont 250 000 en Allemagne, 210 900 en France et 200 000 en Grande-Bretagne. En Amérique du Nord, 675 000 habitants des États-Unis et environ 50 000 Canadiens meurent de cette maladie, qui fait au moins 7 millions de morts en Inde, contre 1,5 million en Indonésie, et un quart de la population des îles du Pacifique. La grippe espagnole est sans conteste la pandémie la plus meurtrière depuis la peste noire, au XIVe siècle.

D'où vient la grippe espagnole?

Contrairement à l'idée reçue et largement diffusée sur le vieux continent, la grippe espagnole, comme on la nomme alors, ne s'est pas répandue par les liaisons maritimes depuis l'Extrême-Orient. L'hypothèse retenue aujourd'hui par un grand nombre de chercheurs veut que l'origine de la maladie soit nord-américaine. La première vague aurait traversé l'Atlantique en mars et avril 1918 avec les Sammies , et aurait ainsi gagné l'Europe en guerre, puis l'Asie et l'Afrique du Nord, avant d'atteindre l'Australie en juillet.

L'impuissance face à la grippe espagnole, la pandémie du siècle

L'écrivain français Roger Martin du Gard note dans son journal: «Les femmes et les enfants autour de moi meurent de la grippe en trois jours». Il ne s'y trompe pas.

La maladie se caractérise par des maux de tête virulents accompagnés de fortes fièvres, puis par l'apparition de tâches brunes sur le visage, bientôt noires. Dès lors, la victime est condamnée: il n'existe aucun remède efficace. En deux à quatre jours, l'infection gagne les poumons, et le malade meurt étouffé.

La pandémie est telle que les autorités, celles-là même qui menaient d'une main de fer la guerre, sont impuissantes. Bien que dérisoires, des mesures d'hygiène sont toutefois prises: on pulvérise des désinfectants dans les rues, on impose le port de masques imprégnés d'antiseptiques, des groupes sont mis en quarantaine, etc. Sur les murs des villes américaines, on peut lire des slogans comme «Gardez vos fenêtres de chambres ouvertes» ou encore «Cracher, c'est propager la mort», tandis que la presse parisienne se fait l'écho de remèdes charlatanesques. Un portrait chaotique se dessine autour de chacun des continents, et chacun à sa façon, tente de se sauver du terrible fléau.

Guillaume Apollinaire, victime de la grippe espagnole

Le poète Guillaume Apollinaire ( Le Pont Mirabeau, Alcools ), blessé par un éclat d'obus le 17 mars 1916, est évacué à Paris. Deux ans plus tard, le 9 novembre 1918, il est emporté par la grippe espagnole, à l'âge de 38 ans. Son ami, l'écrivain Blaise Cendrars, racontera plus tard que lorsqu'il est arrivé au cimetière du Montparnasse, le voyant chercher une tombe, les fossoyeurs lui ont déclaré: «Vous comprenez, avec la grippe, avec la guerre, on ne nous dit pas le nom des morts que nous descendons dans le trou. Il y en a trop. Adressez-vous à l'administration. On n'a pas le temps. On est fourbu».

Notes :

(1) Le nombre de victimes de la grippe espagnole reste difficile à établir. Les chiffres donnés sont ceux de l'Institut Pasteur, relayés par le Larousse de la Grande Guerre (2007) de Cabanes et Duménil. D'autres réévaluations font état de près de 50 millions de morts, selon Bull Hist Med (2002) de Johnson et Mueller , voire 60 millions selon Pierre Melquiot .

Sources :

Cabanes et Duménil, Larousse de la Grande Guerre , Éditions Larousse, 2007.

Claude Hannoun, La grippe, ennemie intime , Éditions Balland, 2009.

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