La biométrie en pleine expansion : danger ou sécurité ?

Des empreintes digitales à la reconnaissance faciale, le succès de la biométrie n'est pas sans inquiéter : représente-t-elle un danger pour la vie privée ?
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En janvier 2003, l’aéroport d’Abu Dhabi, aux Émirats, investissait dans le plus grand dispositif de reconnaissance par l’iris jamais conçu. Aussi fiable que l’identification rétinienne, bien que moins coûteuse, cet algorithme permet aujourd’hui de ficher chaque nouvel arrivant dans le pays mais aussi de gérer de façon mathématique l’expulsion des clandestins. Ainsi, en 2005, près de 200 milliards de comparaison par l’iris ont été réalisées, et plus de 47 000 étrangers arrêtés.

Au détriment du bon vieux passeport papier, ce système d’identification (1) est, depuis, adopté par de nombreux aéroports à travers le monde, dont l’Europe : aux Pays-Bas, en Suède et au Royaume-Uni, notamment. Forte de son succès, l’expérience pose toutefois le problème de la conservation et de l’utilisation des données recueillies : quel usage peut-il en être fait ? Doit-on craindre le partage de ces données à des fins politiques, voire commerciales ? En somme : où se situe la limite entre sécurité et protection de la vie privée ?

La biométrie, c’est quoi ?

La biométrie, dans ce cas précis (2), est une science visant à la reconnaissance et l’identification des individus. Pour ce faire, les techniques sont multiples et basées sur des caractéristiques soit comportementales (signature, démarche) soit physiques : empreintes digitales, traits du visage, voix, etc.

Depuis quelques années, le secteur de la biométrie connaît un véritable essor. Selon un rapport publié en novembre 2008 par l’International Biometric Group , le marché mondial de la biométrie devrait passer de 3,4 milliards de dollars en 2009 à 9,4 milliards en 2014 – soit un triplement du marché en cinq ans. Un succès qui surfe sur l’atmosphère d’insécurité qui règne depuis le 11 septembre 2001 et la crainte des menaces terroristes. La machine est en route et « en matière de biométrie nous n’en sommes encore qu’au début de l’histoire », aime à rappeler le père de la biométrie française, Bernard Didier .

Du mot de passe à la reconnaissance faciale, une révolution biométrique

Si, par le passé, l’individu s’identifiait par ce qu’il possédait (carte d’identité) ou savait (mot de passe), aujourd’hui, avec la biométrie, il s’identifie par ce qu’il est. Plus nombreuses les unes que les autres, les nouvelles techniques de reconnaissance ont d’ores et déjà condamné les mots de passe. Ainsi, au Japon, ce sont plus de 100 000 distributeurs de billets qui fonctionnent à l’empreinte digitale ; une innovation qui tend à percer en Europe . De même, dans les aéroports parisiens (ADP), la reconnaissance digitale est d’application avec « Parafes, le pass-frontières ultra rapide ».

Selon Jeff Carter, de la Société GRI, « chaque personne, chaque endroit et chaque objet sera connecté au système de reconnaissance par l’iris dans les dix ans qui viennent » (3). Ce qui est déjà le cas à León , la sixième plus grande ville du Mexique, où les industriels américains testent depuis 2010 la reconnaissance de l’iris en mouvement des quelque 1 100 000 habitants. Plus encore, selon le criminologue Christophe Naudin, d’ici quelques temps « on pourra choisir son nom – ce n’est pas important –, et les terminaux de reconnaissance permettront de retirer de l’argent, prendre l’avion, se marier, etc. Cela recouvrera tous les besoins de la société » (3).

La biométrie en France

En France, la biométrie connaît une véritable ascension et s’invite bon gré mal gré dans notre quotidien : une croissance de 15% en 2008, 12% en 2009 et 14% en 2010. En date du 20 avril 2011, ce sont 5 millions de passeports biométriques qui ont été délivrés . Ce dernier comporte une puce électronique dans laquelle sont insérées une photo et l’image de deux empreintes digitales.

En outre, l’État n’est pas seule demandeuse, et elles sont de nombreuses entreprises à y avoir recours. Un capteur d’empreintes digitales n’est plus un luxe, et il est désormais possible à quiconque d’en acquérir moyennant une cinquantaine d’euros.

La biométrie : ce qu’en dit la Cnil

Au-delà de la technologie utilisée, c’est la conservation des données qui est étudiée par la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil). Tous les traitements comportant des données biométriques doivent faire l’objet d’une autorisation de sa part. Ainsi, si elle a accepté que la société Bloomberg intègre une reconnaissance digitale pour lutter contre la piraterie, elle a néanmoins refusé à trois entreprises et une clinique d’avoir recours au stockage de données.

Un principe de précaution allant à l’encontre de l’innovation, diront certains. Un principe de précaution nécessaire au respect de la vie privée, rappelleront d’autres.

Notes :

  1. C'est grâce à la reconnaissance par l'iris qu'avait été confirmée l'identité de la célèbre Afghane aux yeux verts, photographiée en 1984 et retrouvée en 2002 .
  2. Initialement, la biométrie est une étude statistique des dimensions et de la croissance des êtres vivants.
  3. Usbek & Rica , n°4/12 Printemps 2011.

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