Le corps de Philippe Pétain a-t-il sa place à Douaumont ?

À l'approche du 60e anniversaire de la mort de Pétain, sa sépulture sur l'île d'Yeu peut-elle, ou non, être transférée à Douaumont, près de Verdun?
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Alors que l’on s’apprête à fêter le soixantième anniversaire de la mort de Philippe Pétain – né le 24 avril 1856 et mort le 23 juillet 1951 – une question qui a longtemps fait la une de l’actualité française revient sur le devant de la scène: peut-on, ou non, transférer la dépouille de l’ancien général depuis l’île d’Yeu jusqu’à l'ossuaire de Douaumont, haut-lieu de mémoire de la Première Guerre mondiale?

Philippe Pétain repose au cimetière de Port-Joinville, sur l’île d’Yeu

Condamné le 15 août 1945 pour «intelligence avec l’ennemi et haute trahison» durant la Seconde Guerre mondiale, Philippe Pétain est déchu des titres et des honneurs qui ont jadis fait sa gloire. Il est emprisonné au fort de la Citadelle sur l’île d’Yeu où il sera inhumé à sa mort, à l’âge de 95 ans, malgré son vœu de reposer parmi ses soldats – les poilus de la Grande Guerre. Un «déshonneur» selon l’association pour défendre la mémoire du maréchal Pétain (ADMP), créée en 1951, qui fera de sa translation à l’ossuaire de Douaumont l’un de ses principaux combats.

Près de 800 000 anciens combattants réclament la translation du corps de Pétain

Selon La Voix du Combattant paru en juin 1966, ils sont près de 800 000 anciens combattants appartenant à 30 associations – notamment la Fédération nationale Ceux de Verdun et l’Organisation de Résistance de l’Armée (ORA) – à réclamer, cette année-là, le transfert à Douaumont de la dépouille de l’«ex-maréchal».

Une requête à laquelle Charles de Gaulle se dit favorable, comme en témoigne le ministre des Anciens Combattants, Edmond Michelet, dans La Querelle de la fidélité : «Il pensait qu’il était bon d’en finir avec une vieille histoire et qu’il convenait de ramener le maréchal Pétain à Verdun». Mais le président de la République démissionne en avril 1969 et meurt le 9 novembre 1970 sans que jamais son dessein ne puisse être réalisé: resté à l’état de projet, aucun autre président français n’en fera l’exécution.

La tombe de Pétain, un lieu de recueillement de 1968 à 1992

Néanmoins, de 1968 à 1992, du président de Gaulle à Mitterrand en passant par Pompidou et Giscard d’Estaing, la tombe de Philippe Pétain est fleurie par l’Élysée tous les 11 novembre pour l’anniversaire de l’armistice de 1918. Ce n’est qu’après de nombreuses protestations, notamment de la communauté juive et de nombreux résistants – «Mitterrand à Vichy!» – que le recueillement est interrompu. Mitterrand déclarera en 1992 qu’il honore simplement la mémoire de l’homme de Verdun et nullement celle du chef de l’État français, ce à quoi le premier ministre Laurent Fabius remarquera que «lorsqu’on juge un homme, on le fait sur l’ensemble de sa vie».

Depuis, malgré de nombreuses requêtes – une lettre ouverte au président Chirac, signée du général Jacques Le Groignec (1918-2009), un pèlerinage à Verdun en 2008 pour que soient entendues les revendications de l’association – l’Élysée se garde bien de se prononcer sur ce sujet houleux. C’est que la réponse à la question n’est pas sans incidence sur l’opinion publique.

La sépulture de Philippe Pétain plusieurs fois profanée

En réaction aux revendications de l’ADMP, la sépulture de Philippe Pétain a plusieurs fois été la cible de profanation. Au cours de la nuit du 21 au 22 juillet 2001, des graffitis sont tracés sur la pierre. Quatre mois plus tard, lors du 83e anniversaire de l’armistice de 1918, des excréments d’animaux sont jetés sur la sépulture, rapporte l’ADMP. Dernière en date: dans la nuit du 17 au 18 juin 2008 , une croix posée sur la tombe a été cassée, et des décorations funéraires voisines jetées sur celle-ci. Réaction justifiée à un malaise palpable, ou l’œuvre de vandales extrémistes?

Peut-on transférer la dépouille de Pétain à l'ossuaire de Douaumont?

Aussi vieille que l’ensevelissement de Pétain au cimetière de Port-Joinville, sur l’île d’Yeu, la question soulève un autre débat: quelle place peut aujourd'hui occuper l'ancien général de la Grande Guerre? Avec, d’une part, ceux qui se disent favorables à ce transfert, tant pour la mémoire de l’homme de Verdun que, pour d'autres, cette conviction « étrange que Pétain, finalement, n’était pas un vrai salopard ». Et d’autre part, les opposants pour qui la translation de sa dépouille est synonyme de réhabilitation et représente une insulte à la mémoire des milliers de Juifs livrés par le gouvernement Pétain dans le cadre de la Shoah.

Sources :

  • Edmond Michelet, La Querelle de la fidélité (Entretiens avec A. Duhamel, 1971), Éditions Fayard
  • Jacques Le Groignec, Pétain et de Gaulle (1998), Nouvelles Éditions Latines
  • Henry Bordeaux, Images du maréchal Pétain (1941), Éditions Sequana

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