Les enfants de la Grande Guerre : de l'école à la propagande

Outils de propagande, poilus de demain, chercheurs d'or... Durant la Première Guerre mondiale, les enfants occupent malgré eux une place importante.
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La France de demain, ce sont eux, nos chères petites têtes blondes. Dès lors, il convient de les conditionner à la haine de l’Allemagne pour les préparer à prendre la relève de leurs pères, le jour venu.

Oui, la France de demain, ce sont eux, et le gouvernement ne manque pas de le leur rappeler: les institutions enseignent la guerre et le patriotisme, la presse diffuse leurs minois attendrissants pour justifier le combat des pères au front, leurs jeux et lectures favorites revêtent l’uniforme... Tout rappelle à l’enfant innocent que la guerre est bel et bien présente, et qu’il a, au même titre que ses parents, un rôle essentiel à jouer. Et quel jeu!

Les écoliers et l’enseignement durant la Première Guerre mondiale

Dès le 7 août 1914, le ministre de l’Instruction, Albert Sarraut, avertit les instituteurs: leur devoir est de "faire comprendre aux enfants les événements actuels et d’exalter dans leur cœur la foi patriotique. […] La première parole du maître aux élèves doit hausser les cœurs vers la patrie et sa première leçon honorer la lutte sacrée où les armes sont engagées".

Dans les classes, on fait chanter aux élèves les chants patriotiques et héroïques: le Chant du départ , Dis-moi quel est ton pays , d’Erckmann-Chatrian, ou encore Le Drapeau , d’Isoré. Les instituteurs donnent en dictée La Dernière Classe ; en récitation Le Noël d’Alsace de Chantavoine; en géographie l’étude du Rhin, de l’Alsace, de la Belgique, et la carte des opérations militaires; en arithmétique et problèmes, les trains sont ceux des permissionnaires, etc. Toutes les leçons prennent appui sur la guerre. Tel est le souhait du gouvernement français.

À cet effet, la lecture du Manuel général de l’Instruction primaire , le plus important périodique de l’enseignement, est édifiante: les enfants constituent la "petite armée de l’arrière", mais pas seulement: on compte délibérément sur les écoles pour affermir le moral de la nation, et sur les enfants pour collecter les précieuses pièces qui permettront de couler des canons, et tuer du Boche . Les journaux les appellent les "chercheurs d’or".

Les enfants, outils de propagande durant la Première Guerre mondiale

Écrivains, chansonniers, dessinateurs, journalistes apportent à leurs œuvres la présence des têtes blondes: tant pour ridiculiser l’ennemi et justifier le père parti au front que pour manifester le mépris d’un petit Français pour un Allemand. Ainsi, on ne compte plus les nombreuses cartes postales à leur effigie qui circulent de l’arrière au front. Tandis que sur l’une d’elles, un petit Français "pisse" dans le casque à pointe prussien, un nouveau-né, baïonnette à la main, surgit d’un œuf bleu, blanc, rouge et hurle pour premiers mots : "Y en a-t-il encore, des Boches?"

Les éditeurs ont également recours aux mises en scène photographiques. Sur l’une de ces photographies, un jeune garçon en tenue d’officier et une fillette en infirmière déclarent docilement: "Nous entrerons dans la carrière quand nos aînés n’y seront plus".

Les héros des enfants – Bécassine, les Pieds Nickelés – s’en vont en guerre

Qui mieux que les idoles et les héros peuvent avoir une influence sur les enfants? Le gouvernement l’a vite compris, et les dessinateurs enrôlent leurs créations sous les drapeaux. Ainsi, Bécassine – que l’on retrouve en feuilleton dans La Semaine de Suzette – délaisse ses tâches ménagères pour combattre le Boche. Trois albums retracent Bécassine patriote: Bécassine pendant la guerre (1916), Bécassine chez les Alliés (1917) et Bécassine mobilisée (1918). Même les trois célèbres voleurs anarchistes que sont les Pieds-Nickelés, et que l’on retrouve dans les colonnes de L’Épatant , deviennent de valeureux soldats : "Du moment qu’il s’agit de taper sur les Boches, nous sommes là", affirment-ils dans Les Pieds-Nickelés s’en vont en guerre , sous la plume de Forton.

On enivre les enfants d’histoires héroïques, on leur "bourre le crâne", selon l’expression des Poilus. La "graine de poilu" n’est-elle pas appelée à grandir et à combattre pour la patrie? C’est ce qu’elle fera vingt-cinq ans plus tard, quand retentit le glas de la Seconde Guerre mondiale.

Sources :

Demory & Co, L'Encyclopédie de la Grande Guerre , Éditions E/P/A-Hachette Livres, 2008.

Jean-Yves Le Naour, La Première Guerre mondiale pour les Nuls (2008), Éditions First

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