Les marraines de la Première Guerre mondiale

Durant la Grande Guerre, les marraines de guerre vont entretenir une correspondance avec les soldats esseulés en leur envoyant des lettres et des colis.
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Installées derrière leur pupitre, des femmes rédigent les lettres et remplissent les colis qui, demain matin, partiront pour le front. Dans quelques jours, les vivres parviendront aux soldats coupés de toutes nouvelles de leur famille, leur rappelant un instant qu’ils ne sont pas seuls et que quelqu’un à l’arrière pense à eux. Ce quelqu’un, ce sont les marraines de guerre: une figure féminine populaire de la Première Guerre mondiale.

Les marraines de guerre voient le jour en janvier 1915

Il s’agit d’une œuvre de bienséance à l'initiative de catholiques conservateurs: donner aux soldats esseulés un soutien et une présence de substitution. En effet, ils sont de nombreux soldats à ne plus pouvoir écrire ni avoir de nouvelles de leur famille – et ce, notamment, parce que leur région est envahie par l’ennemi.

C’est pour ces hommes que Marguerite de Lens fonde, le 11 janvier 1915, la première association des marraines de guerre: La Famille du Soldat. En adressant lettres et colis, les marraines prennent ainsi le rôle de la mère ou de la sœur, et redonnent le moral aux «filleuls» infortunés. Et le moral, c’est bien connu: c’est bon pour les troupes et, donc, pour la guerre! Très vite, d’autres associations vont lui succéder, et de nombreux journaux vont, à leur tour, jouer les intermédiaires: L’Écho de Paris, L’Homme enchaîné, Le Journal, La Croix , etc.

Les marraines de guerre: du soutien moral au flirt épistolaire

«Oh! Cela s’est fait bien simplement. Un jour, un copain a donné son adresse, là-bas, à Paris. Pour rigoler, quoi! Mais une lettre est venue [...] Joli papier mauve, enveloppe doublée, format d’oiseau. À l’intérieur, quatre pages d’une écriture élégante, longue comme la main qui l’écrivit, une écriture de matin et d’avril. [...] Puis ce furent les colis, les colis où les durs doigts se perdent dans les tiédeurs. Colis, lettres, lettres, colis: voilà la Marraine!» Joseph Delteil, Les Poilus : épopée (1925)

N’en déplaise aux conservateurs, l’œuvre morale et patriotique est victime de son propre succès: très vite, les soldats se débrouillent pour trouver eux-mêmes une marraine. Ils passent une annonce dans un journal ou se font adopter par la sœur ou une amie d’un camarade. Il ne s’agit plus seulement des soldats des régions envahies mais tous les hommes qui voient là l’occasion d’un flirt épistolaire. Petit à petit, la marraine de guerre passe ainsi du soutien moral à la relation amoureuse entre poilus esseulés et jeunes filles au cœur à prendre. Bien souvent, à la suite de ces échanges, s’esquisse une belle romance, et nombre de couples se formeront lors des permissions et après la victoire.

Petites annonces des poilus aux marraines de guerre

En mai 1915, le journal Fantasio lance une opération baptisée «le flirt sur le front» et propose de servir d’intermédiaire entre les jeunes hommes de l’avant et les jeunes femmes de l’arrière. Six mois plus tard, submergé de demandes militaires, le journal met un terme à son initiative.

Le 4 décembre 1915, la revue La Vie Parisienne prend le relais et ouvre à son tour ses colonnes aux petites annonces des mobilisés. Le succès est tel que six mois plus tard, la revue hebdomadaire fait paraître deux pleines pages d’annonces de filleuls en quête d’adoption – et ce malgré la pression des bien pensants qui voient cela d’un mauvais, très mauvais œil.

Les annonces, elles, sont aussi éclectiques que nombreuses: «Jeune aviateur, perdu dans le bleu ciel d’Orient, attend encore la blonde, jolie, charmante marraine qui viendra gentiment, par son gai gazouillement, lui rappeler Paris et son bon temps. Discrétion absolue» écrit Henri Hardzan. Ou encore «Poilu, peu de barbe, désire câliner petite marraine pour triompher des rongeurs moraux du front» d’un certain Jean de la Valvoline (1).

Les marraines de guerre, décriées, détestées et soupçonnées de trahison

Vantées et désignées autrefois comme les exemples de patriotisme par excellence, les marraines de guerre ne sont désormais plus que les «vieilles filles profiteuses», le reflet du délabrement décrié par les institutions. L’œuvre française du 25 janvier 1917 n’y va pas par quatre chemins: «D’un mot où s’abrita tant de pieuse et patriotique bienfaisance, des gens couvrent leur cauteleux proxénétisme».

Même l’armée s’en méfie: les marraines – celles là même qui ont mis du baume au cœur de ses soldats – pourraient bien être des espionnes chargées de relayer les mouvements des régiments, et des infiltrations sont organisées. Bien sûr, rien de suspect n’a jamais pu être trouvé, puisqu’on vous le dit: ces femmes n’étaient ni plus ni moins que «des petites marraines aux yeux doux» qui, à leur manière, accompagnèrent les hommes éreintés par quatre longues et pénibles années de conflits.

Sources

[1] Petites annonces parues dans La Vie Parisienne du 5 août 1916.

Pierre Vallaud, 14-18 La Première Guerre mondiale (2008), Éditions Acropole

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