Les mots de la Première Guerre mondiale : l'argot des Poilus

Durant la Grande Guerre, de 1914 à 1918, les Poilus ont inventé une langue originale : l'argot des tranchées, riche de près de 2000 mots et expressions.
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La Première Guerre mondiale a considérablement enrichi l'argot militaire, notamment en France où l'on recense près de 2000 mots propres aux Poilus. Gages d'intégration dans le monde de la guerre ou prises de distance avec la communauté d'origine, cuistot , peinard et tant d'autres rythment le quotidien des tranchées. Certains ont traversé les décennies pour se faire une place dans nos dictionnaires, d'autres appartiennent définitivement à l'Histoire. Celle de la Grande Guerre...

À l'origine du surnom "Poilu" de la Grande Guerre

Deux interprétations diffèrent sur l'origine du surnom "Poilu", qui désigne les soldats français de la Grande Guerre dès les premiers mois du conflit. La première, la plus populaire, veut que l'origine de ce mot soit due à l'aspect des soldats. En effet, après 15 jours en ligne, les cheveux dépeignés et la barbe en bataille des soldats leurs auraient, à juste titre, valu le surnom de Poilus.

La seconde, plus plausible, amène à la consultation des dictionnaires du XVIIIe et XIXe siècles, où se révèlent de nombreuses locutions liées au poil: "avoir du poil aux yeux", "avoir du poil au coeur" ou encore "braves à trois poils" (Molière) pour désigner de valeureux gaillards. Ainsi, on s'aperçoit que les soldats (les grognards) de Bonaparte étaient déjà appelés Poilus, un siècle avant les soldats de la Grande Guerre.

À l'origine du surnom "Boche" de la Grande Guerre

Au même titre que le surnom "Poilu", l'origine de "Boche", pour désigner les homologues allemands, divise selon deux théories. La première hypothèse veut que "Boche" soit un dérivé d' Alboche , synonyme d'Allemand en argot. En argot militaire, il est courant de déformer les dernières syllabes. Un artilleur se transformant ainsi en artiflard , un sergent en sergot , un camarade en camerluche . Et donc, un Alboche en boche .

La seconde hypothèse nous mène tout droit au vocabulaire franco-provençal. Une bocha [prononcer botche] désigne une boule de bois dont on se sert dans les jeux populaires. De ces billes de bois est issue l'expression "tête de boche" qui signifie tête dure, c'est-à-dire imbécile et têtu. En temps de guerre, pas de pitié pour l'ennemi, même dans la locution.

L'argot des poilus de la Grande Guerre: mots et expressions

"Que l'on considère que, pendant les premiers mois de la guerre surtout, les Poilus vivaient — et mouraient — aussi isolés du reste du monde que des moines cloîtrés; et l'on ne s'étonnera pas de la naissance de l'argot des poilus", L'Argot des poilus. Dictionnaire humoristique et philologique (1918), François Déchelette.

Au fil des années qui firent la Grande Guerre, de nouveaux mots font leur apparition au sein des troupes. Peu à peu, les chaussures deviennent-ils les godasses . Le travail devient le boulot . Le mensonge est dit bobard ou "bourrage de crâne" tandis que le bruit devient le boucan . Mais tout n'est pas neuf, loin s'en faut, l'argot des tranchées hérite en partie de celui des casernes et des ouvriers: les patois régionaux. La gnôle , pour l'eau de vie par exemple, la tambouille pour le ragoût, ou encore le toto pour le pou, attesté dès 1840 en Champagne et en Lorraine.

Des Poilus, aussi, des expressions toujours d'actualité: "avoir le cafard", "avoir le bourdon", "en moins de deux", "t'en fais pas", etc. Et des mots que seuls les correspondances et quelques ouvrages relatent encore de nos jours: brichton (pain), brindezingue (homme ivre), gaspard (rat), kasbah (maison)... Pour compléter cette liste non-exhaustive, l'ouvrage de référence couvrant les 2000 mots, intitulé L'Argot des Poilus. Dictionnaire humoristique et philologique , de François Déchelette, est disponible en ligne .

Anecdote: le "Nom de Dieu !" de Charles Péguy

Poète du patriotisme, Charles Péguy meurt à la bataille de la Marne le 5 septembre 1914, frappé de plein fouet au visage. En s'écroulant, il lâche un "Nom de Dieu !" qui sera très vite rectifié par les catholiques dans la presse par "Au nom de Dieu !" L'honneur est sauf...

Sources :

François Déchelette, L'Argot des poilus. Dictionnaire humoristique et philologique (1918), Paris Jouve

Jean-Paul Koenig, L'argot illustré du Poilu (2008), Collection "Mémoire en Images"

Anecdote selon J.-Y. Le Naour, La Première Guerre mondiale pour les nuls (2008), Éditions First

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