Les mutins de la Grande Guerre ou la grève des tranchées

Avec la bataille du Chemin des Dames, les premiers mutins de la Première Guerre mondiale se lèvent et dénoncent l'horreur de la guerre et des tranchées.
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Dans l'enfer des tranchées et à l'arrière des lignes, un étrange spectacle se dessine. Pour la première fois depuis le début de cette maudite guerre, des hommes poussés par le désespoir abandonnent leurs postes et rompent les rangs: ils ne veulent plus mourir pour rien. Deux ans que la guerre bat son plein et que les soldats sont traités comme de la chair à canon, envoyés ici et là sous le feu de l'ennemi.

Harassés, usés, meurtris, les poilus revêtent la toge du mutin – celui en révolte ouverte contre l'autorité. Tout commence dès le premier jour de l'offensive du Chemin des Dames , le 16 avril 1917.

Les mutineries du Chemin des Dames

Triste jour que ce 17 avril 1917 qui se lève, pluvieux et brumeux, imprégné du sang séché des camarades morts la veille. L'assaut du 16 avril, sur ordre du général Nivelle, s'est révélé être une véritable boucherie. On ne compte plus les corps gisants sur la terre froide. Et alors que rien ne laisse présager un meilleur sort aux survivants, un phénomène nouveau gagne le front comme l'arrière: le poilu, valeureux et discipliné, refuse d'obéir.

Alors que les officiers donnent l'ordre d'assaut, les PCDF comme ils se définissent, «pauvres couillons du front», refusent de sortir des tranchées. À l'arrière des lignes, là où les troubles sont plus virulents, on arbore des banderoles pacifistes, on chante tantôt le chant révolutionnaire de l'Internationale tantôt l'antimilitariste Chanson de Craonne , dite la Chanson des sacrifiés . On s'en prend aux officiers, à coups d'insultes et de pierres. Désertions, refus d'obéissance, certains vont même jusqu'à se réfugier dans les bois les plus proches, pourvu qu'ils échappent à la guerre et à la mort.

Entre 40 000 et 100 000 mutins de la Grande Guerre

La rébellion s'étend sur plus d'un mois, un peu partout. Dans les gares ont lieu des manifestations antimilitaristes et les wagons sont couverts de graffitis pacifistes. Des journaux pacifistes ou anarchistes comme Ce qu'il faut dire ou Le Bonnet rouge circulent sur le front. Dans sa correspondance, un soldat du 221e régiment d'infanterie écrit à son épouse: «Je ne repasserai jamais un quatrième hiver, j'aime mieux m'en aller. J'en aurai pour cinq ans de prison, comme ça je m'en tirerai, c'est le seul moyen d'en sortir vivant et plusieurs camarades l'ont déjà fait».

Ainsi, près de 82 divisions sont touchées par les mutineries, soit les deux tiers de l'armée française en moins de deux mois, d'avril à juin 1917. On estime à 250 les cas de mutineries déclarées durant les mois de mai et juin, et entre 40 000 et 100 000 le nombre des mutins proprement dits. Il faut réprimer s'insurgent les autorités militaires! Oui, mais avant il faut rassurer: inutile de rappeler que les mutins sont paradoxalement ceux qui détiennent la victoire de cette guerre entre leurs mains.

Pétain nommé général: la mutinerie des poilus finit par payer

En remplacement de Nivelle, Philippe Pétain est nommé à la tête de l'armée française le 15 mai 1917. Main de fer dans un gant de velours, il rétablit l'ordre au sein des troupes françaises et donne raison aux mutins. Pour ce faire, diverses dispositions sont prises:

  • suspension des attaques jusqu'à nouvel ordre,
  • augmentation des permissions: sept jours tous les quatre mois,
  • plus d'exercices physiques à répétition,
  • amélioration du ravitaillement et de l'ordinaire du soldat.

Les mutinés de la Première Guerre mondiale: 49 exécutions

Afin d'affermir leur autorité, les conseils de guerre condamnent 3427 mutins dont 554 à la peine de mort. Du fait de la grâce présidentielle, 49 seront effectivement exécutés pour leur rébellion. Parmi eux, le caporal Dauphin, pourtant décoré pour héroïsme et qui, parce qu'il a abusé de la boisson, chantait en pleine nuit J'ai deux grands boeufs dans mon étable . Selon ses bourreaux, il aurait chanté L'Internationale . Il sera exécuté de douze balles dans la peau le 12 juin 1917.

Si, au regard des millions de soldats morts au combat, le nombre de mutins exécutés est infime, ce n'est pas tant l'issue fatale et injuste de cette rébellion qui marque, mais bien l'horreur de la guerre qui se dessine par ces hommes livrés à eux-mêmes, harassés par la mort, la faim et l'éloignement. La guerre durera encore deux longues – très longues – années. Courage les poilus!

Sources :

François Icher, La Première Guerre mondiale au jour le jour , Éditions de La Martinière, 2008.

Demory & Co, L'Encyclopédie de la Grande Guerre , Éditions E/P/A-Hachette Livres, 2008.

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