Les poilus, ces camarades tombés durant la Grande Guerre

Durant la Première Guerre mondiale, au cœur des tranchées, la promiscuité rapproche des millions de soldats. Plus que des camarades, des frères.
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Si la Grande Guerre, comme bon nombre de conflits, a révélé ce qu'il y a de plus mauvais chez l'homme, elle a également été le théâtre de bouleversantes preuves d'humanité, tant de part et d'autre du no man's land que dans le cœur des tranchées, rythmées par l'angoisse et l'ennui. Des hommes qui jusque-là ne se connaissaient pas, partagent désormais des liens de franche camaraderie et de fraternité, accentués par leur misère commune. Un éclat de lumière dans la noirceur angoissante de l'enfer...

L'escouade, le cœ ur fraternel des tranchées

«Sans souci de grades et des conditions sociales, nous nous étions attachés profondément les uns aux autres. Sous la rigueur imméritée de notre destin, nous éprouvions pour nos camarades de combat des sentiments fraternels» (Henri Malherbe, La Flamme au poing, prix Goncourt 1917).

L'escouade est la plus petite fraction d'une compagnie – maximum 15 soldats – et est commandée par un caporal. Jours et nuits, à l'arrière comme au front, ces hommes vivent ensemble, logés à la même enseigne. Dès lors se tissent des liens d'amitié solides. On partage tout: les victuailles, un peu de tabac, les tâches, les coups durs, mais aussi les rigolades et les rares instants de bonheur. Tantôt les hommes s'échangent leurs photos, fiers ou réservés, tantôt ils se rendent à l'étang pour la toilette. Tels des gamins, le rire aux lèvres, l'insouciance dans les yeux, ils s'éclaboussent et s'en amusent, oubliant un instant leur désolante situation.

Camarades jusqu'à la mort, et même après!

L'amitié au sein des tranchées, c'est à la vie à la mort. C'est savoir qu'une fois tombé sous le feu ennemi, un ami viendra vous chercher et ne vous laissera pas succomber à la mort dans le no man's land . C'est savoir qu'il honorera votre mémoire et qu'il ira, comme promis, avertir la famille de votre décès. Un ami de la guerre, c'est mourir pour l'honneur sans aucune crainte, sachant qu'il sera là, derrière, tout simplement.

Dans ses Carnets d’un combattant (1917), Paul Truffeau cite l’un de ces hommes pour qui l’amitié n’est pas qu’un simple mot: «Aller le ramasser, c’est mourir; et dans chaque conscience se lève la peur de la mort qui pousse à la lâcheté. Le silence se prolonge; chacun semble le ressentir comme un reproche: "Ce pauvre gosse tout de même", murmurent des voix embarrassées. Une voix se lève et dissipe le malaise: "J’irai, moi" [...] J’ai envie de saluer. Car l’homme va à la mort. Et il le sait».

La permission en temps de guerre, un retour difficile à la réalité

Si la permission représente le moment inespéré et tant attendu pour le soldat de retrouver sa famille, les retrouvailles sont rarement à la hauteur de son espérance. L'incompréhension et l'insouciance des gens de l'arrière, mal informés, plonge le permissionnaire dans un monde étranger, comme en témoigne Gaston Lavy dans Ma Grande Guerre, récits et dessins : «Combien décevante cette seconde permission ! [...] On se sent étranger à cette vie de fièvre, cette vie de luxe, de plaisirs et de débauche. [...] La permission finie, on quitte les siens le cœur étreint par cette arrachement mais au fond avec un soulagement de ne plus voir cette vision de l'arrière si loin de nous, de nos souffrances ignorées de toute cette masse qui vit, vibre et jouit».

Une impression qui poursuivra les survivants une fois la guerre terminée. De retour chez eux, ils sont confrontés à un étrange paradoxe: hantés par la terrible période, ils gardent une certaine nostalgie de «cette vie intense faite de dangers, de détentes, d'imprévus, de contrastes extraordinaires, et, surtout, de camaraderies».

Sources :

Louis Maufrais, J'étais médecin dans les tranchées, Éditions Robert Laffont, 2008.

François Icher, La Première Guerre mondiale au jour le jour , Éditions de La Martinière, 2008.

Jean-Yves Le Naour, La Première Guerre mondiale , First Éditions, 2008.

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