Première Guerre mondiale : Albert Roche, premier soldat de France

Héros de guerre, le soldat Albert Roche est décoré de la croix de la Légion d'honneur et présenté comme le premier soldat de France par le général Foch.
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Novembre 1918: la guerre, enfin, est terminée . Oubliées les craintes, les souffrances et les restrictions, terminé le régime allemand; après 47 ans, l'Alsace redevient française. Le cœur est à la fête et ils sont des milliers à défiler dans les rues de Strasbourg, à chanter La Marseillaise et à acclamer le généralissime Foch au pied de l'hôtel de ville.

Coiffé de son képi, l'homme apparaît au balcon. La foule en délire scande le nom donné à la célèbre avenue parisienne: «Foch! Foch! Vive Foch!» Le général salue la foule, retourne à l'intérieur, puis revient en compagnie d'un modeste soldat de deuxième classe. D'un geste, Foch exige le silence et présente l'individu épinglé de la croix de la Légion d'honneur: «Alsaciens, je vous présente votre libérateur Albert Roche, le premier soldat de France!»

Mais qui est ce jeune homme? Qu'a-t-il fait d'extraordinaire pour mériter tant d'honneur, et ce titre enviable de «premier soldat de France»?

La guerre ne veut pas d'Albert Roche

Né le 5 mars 1895 à Réauville, dans l'arrondissement de Montélimar, Albert Séverin Roche est issu d'une famille nombreuse de cultivateurs. Comme nombre de jeunes hommes, il a 18 ans lorsqu'il se présente au conseil de révision. Mais la déception est à la hauteur de la réponse: il est refusé.

À la déclaration de la guerre, en août 1914, il décide toutefois de s'engager. Malgré le refus de son père, le jeune homme veut servir son pays et «faire la guerre» aux Boches. Il quitte donc le village de nuit, direction le camp d'Alban: là, parait-il, ils acceptent les volontaires. De fait, on l'accepte. Mais seconde déception: mal aimé et mal noté, le jeune homme ne connaît de la guerre que les quatre murs du camp d'instruction. Roche enrage. Il se sauve. On le rattrape et c'est la prison. Rien ne laisse alors présager l'avenir militaire radieux qu'on lui connaît à l'issue de la guerre.

Albert Roche, le chasseur aux 9 blessures et aux 1180 prisonniers

En prison, le «déserteur» réclame sa mutation au front. Finalement, n'est-ce pas le sort réservé aux mauvais soldats: les envoyer au front se faire tuer? L'officier accepte et Roche rejoint le 27e bataillon de chasseurs alpins engagé sur l'Aisne. Là, Roche va faire la guerre à sa manière.

Envoyé dans le camp ennemi avec deux camarades pour détruire un nid de mitrailleuses, le jeune Roche laisse tomber une poignée de grenades dans un tuyau de poêle alors que les Allemands se chauffent. L'explosion fait plusieurs morts, et les blessés se rendent facilement, croyant être attaqués par un bataillon entier. Un acte audacieux qui impose vite le respect au sein du bataillon: Roche n'est plus le «mal-aimé».

À lui tout seul, Roche défend une tranchée de Sudel, en Alsace: tous ses camarades sont morts. Il met alors en batterie leurs lebels sur toute la ligne en passant d'un fusil à l'autre; il charge, tire, décharge, tire encore. La ruse réussit et les Allemands se replient. Quelques mois plus tard, un nouvel acte de bravoure et d'audace: fait prisonnier avec son lieutenant, Roche saute sur l'officier qui l'interroge, le braque avec son propre revolver et tient en joue les 12 gardiens allemands. Ce jour-là, son lieutenant sur le dos, Roche fait 42 prisonniers.

À coups de feu et de bluff, c elui-dont-on-ne-voulait-pas aura fait quelque 1180 prisonniers durant la Grande Guerre.

Albert Roche envoyé au peloton d'exécution pour abandon de poste

Au Chemin des Dames , le capitaine du bataillon est grièvement blessé entre les lignes. N'écoutant que son courage, Roche vole à son secours et rampe près de six heures pour le retrouver, et quatre heures encore pour le ramener. Il le confie aux brancardiers : le capitaine a perdu connaissance, et Roche, épuisé, s'endort dans un trou de guetteur.

Réveillé par un lieutenant français, il est immédiatement arrêté pour «abandon de poste: exécution dans les 24 heures». Roche ne peut s'expliquer, il n'a aucun témoin, et en période de mutineries les procès vont vite, trop vite. Conduit dans une tranchée pour y être fusillé, une estafette envoyée par le capitaine, sauvé, vient au secours du valeureux soldat. De là, la légende d'Albert Roche est née et fait le tour de France.

Albert Roche, un héros oublié

Après avoir participé aux cérémonies les plus grandioses, après avoir côtoyé les plus grands, mangé à la table du roi d'Angleterre et accompagné les restes du Soldat inconnu à Paris , Roche rentre enfin à Réauville où il épouse une fille de Colonzelle et travaille comme cartonnier.

Il décédera le 15 avril 1939, à l'âge de 44 ans, fauché par une voiture alors qu'il descend du car qui le ramène de la cartonnerie. Comme l'écrit l'historien Pierre Miquel dans La Grande Guerre au jour le jour , aux Éditions Pluriel: «Cet homme avait traversé quatre ans de guerre, il avait été neuf fois blessé, il avait mille fois frôlé la mort, il avait bien failli être injustement fusillé comme mutin. Il avait échappé à tous les dangers, à tous les accidents. [...] Il se fait tuer vingt ans plus tard, en rentrant chez lui, à la descente de l'autocar».

Aujourd'hui, son nom n'est pas de ceux que l'on enseigne ou que l'on retrouve dans les livres d'histoire et les dictionnaires. Victime du temps qui lui préfère les grands – ceux qui ont modelé le siècle – seul un buste au parvis de sa demeure natale évoque celui qui fut – et restera – le «premier soldat de France».

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