Étude d'une scène du Ventre de Paris de Zola

L'union pécuniaire entre Lisa Macquart et Quenu fait partie des scènes les plus admirables de ce chef d'œuvre zolien.
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Dans Le Ventre de Paris , Zola fait des halles parisiennes l'estomac de Paris, avalant toute la nourriture qu'on lui apporte et rejetant tout personnage atteint de la Maigreur zolienne, c'est-à-dire, selon Claude Lantier, celui qui "s'extermine le tempérament à vouloir trouver des machines qui font hausser les épaules des Gras".

Dans son roman, Zola nous offre une scène absolument admirable d'une rencontre entre deux Gras : Quenu et Lisa.

Le contexte de la scène du Ventre de Paris

Après avoir découvert Florent, bagnard qui fût envoyé sur l'île du Diable après avoir plus ou moins participé aux évènements de décembre 1851, mais que l'on retrouve en tant que fugitif évadé, à l'entrée de Paris, nous faisons la connaissance de Quenu son frère, Gradelle leur oncle charcutier et la Belle Lisa.

Quenu trouve refuge, après l'arrestation de son frère bien-aimé, chez son oncle Gradelle, un fameux charcutier du quartier des Halles à qui les rumeurs prêtent une véritable fortune. Quenu demande à son oncle de l'aider à faire libérer Florent mais le charcutier, en obèse Gras, refuse net et déclare à Quenu "que ce grand imbécile n'avait pas besoin d'aller se fourrer avec ces canailles de républicains ; il ajouta même que Florent devait mal tourner, que cela était écrit sur sa figure." Encore une fois, Zola fait référence à la non-mixité entre Gras et Maigres qui sévit dans ce ventre parisien.

Quenu reste donc avec son oncle et apprend la charcuterie. Gradelle, ayant perdu sa femme, "dut prendre une fille, pour le comptoir." Il pense aussitôt à Lisa Macquart, l'aide de vie de la veuve du directeur des Postes de Plassans, dans le Midi. La relation entre cette veuve et cette fille au "grand charme" fut tellement bonne que la vieille dame lui laissa "toutes ses économies, une dizaine de mille francs". Lisa racheta aussitôt la charcuterie et ses employés, dont Gradelle.

"C'est de l'or en barre, mon garçon, une femme comme ça dans le commerce"

Zola nous présente alors la philosophie de vie de la Belle Lisa : "tout le monde doit travailler pour manger ; [que] chacun est chargé de son propre bonheur : qu'on fait le mal en encourageant la paresse ; enfin, que, s'il y a des malheureux, c'est tant pis pour les fainéants." Travailleuse égoïste, pécuniaire mais plutôt loyale, Lisa apparaît comme une femme combative, qui se démarque de la tare héréditaire des Macquart.

Gradelle, fier de sa Lisa qui fait la renommée de sa charcuterie en l'astiquant et en accueillant les clientes avec son beau sourire, fait remarquer à Quenu, son neveu, que s'il n'avait pas soixante ans passés, il ferait la bêtise de l'épouser, en ajoutant que "c'est de l'or en barre, mon garçon, une femme comme ça dans le commerce". Cette simple remarque du vieil oncle Gradelle donne déjà les prémices des raisons du mariage entre Lisa et Quenu.

Les habitudes du charcutier

Zola nous offre ensuite le rituel du coucher. Chaque soir, Quenu et Lisa montent ensemble se coucher et se disent amicalement bonsoir. Quenu aime écouter chaque petit bruit venant de la chambre de Lisa en se demandant ce qu'elle fabrique : "Tiens, elle tire les rideaux de sa fenêtre. Qu'est-ce qu'elle peut bien faire dans sa commode ? La voilà qui s'assoit et qui ôte ses bottines. Ma foi, bonsoir, elle a soufflé la bougie. Dormons." La curiosité de Quenu envers sa future femme nous renvoie directement aux indiscrétions opérées dans le quartier par le trio composé de Madame Lecœur, Mademoiselle Saget et la Sarriette.

La phrase primordiale de ce passage est celle que se dit Quenu lorsqu'il entend Lisa s'allonger : "Fichtre ! elle n'est pas légère, mademoiselle Lisa." Cette idée, qui l'égaie, indique que Quenu est conscient de la situation sociale de Lisa : c'est une Grasse. Elle fait partie des gens qui prospèrent. Cette simple phrase, dans la bouche de Quenu, nous donne à penser que Lisa est une Grasse et, qu'au même instant, Quenu se voit bien marié à une Grasse qui pourra l'engrosser d'argent.

La confection des boudins et la découverte du trésor

Fier de ses observations, Zola nous décrit la confection de boudins de façon très érotique : "Le matin, au fort du travail, lorsque la jeune fille venait à la cuisine, leurs mains se rencontraient au milieu du hachis. Elle l'aidait parfois, elle tenait les boyaux de ses doigts potelés, pendant qu'il les bourrait de viandes et de lardons." Zola atteint ici le summum de l'érotisme écœurant, atteint d'obésité zolienne aiguë. Après cette scène charnelle et érotique, Quenu et Lisa vont se coucher en suivant leur habitude de se dire bonsoir. Zola coupe court à cette débauche charcutière en une seule phrase : "Un matin, l'oncle Gradelle fut foudroyé par une attaque d'apoplexie, en préparant une galantine. Il tomba le nez sur la table à hacher", à l'endroit même du précédent ébat.

Lisa décide alors de chercher le magot de Gradelle en remuant la charcuterie de fond en comble. Elle trouve enfin le trésor dans un saloir de la cave. Lisa invite Quenu dans sa chambre afin de découvrir ensemble le montant du magot. "C'était la première fois qu'elle l'invitait à y entrer".

La scène d'amour entre Quenu et Lisa

"Ils s'assirent sur le bord du lit, Lisa à la tête, Quenu au pied, aux deux côtés du tas". Zola fait de ce comptage du trésor sa scène d'amour : "Les mains de Quenu tremblaient un peu. Ce fut Lisa qui fit le plus de besogne." Tout, dans ce paragraphe, peut faire croire à l'acte charnel mais Zola ne nous l'offre pas. Ainsi, leurs mains se rencontrent lorsqu'ils touchent l'argent. Ainsi, "Lisa rougit de se voir à côté de ce garçon. Ils avaient bouleversé le lit, les draps pendaient, l'or, sur l'oreiller qui les séparait, faisait des creux, comme si des têtes s'y étaient roulées, chaudes de passion." Ce "comme si" indique au contraire que l'acte charnel n'a pas eu lieu et que les deux personnages n'ont vécu leur acte d'amour qu'à travers le trésor découvert. Zola joue avec cette ambiguïté en écrivant : "Ce lit défait, avec tout cet argent, les accusait d'une joie défendue, qu'ils avaient goûté, la porte close. Ce fut leur chute, à eux." La "joie défendue" n'est donc pas l'acte sexuel mais bien la jouissance qu'ils ont vécue à compter et recompter leur magot.

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