"Un jour, nous aussi, on aura 5 Coupes du Monde!"

Copa 2011 : de nouveau, à domicile, l'Argentine a déçu. Pourtant, ce pays n'est que football. Interview d'un supporter "lambda" qui nous explique pourquoi.

Bien qu'éliminée prématurément de « sa » Copa America, sans avoir réellement convaincu, l'Argentine reste une place forte du football mondial. L'une des meilleures preuves est que sur la saison dernière, l'Argentine est passée devant le Brésil dans le classement des nationalités qui s'exporte le plus. Ce qui est remarquable pour un pays quasiment 5 fois moins peuplé que son voisin auriverde!

Soyons clair, l'Argentine naît, vit et meurt football: ce sport y est présent au-delà du passionnel. Les images de désespoir – et hélas, de violence également – des supporters de River Plate subissant la descente en deuxième division de leur club favori le prouvent sans détour.

Afin d'appréhender cette culture football qui anime chaque argentin, nous avons rencontré un citoyen ordinaire, Nicolas, jeune contrôleur de gestion de Buenos Aires, basketteur et bien entendu, footballeur de son état, afin de mieux cerner l'irrationalité du football argentin.

Interview en bleu et blanc.

- Nicolas, comment jugez-vous cette Copa America?

Jusqu'à présent, je pense que la Copa se passe bien. Ce n'est pas facile pour un pays comme l'Argentine d'être le pays hôte d'un tournoi international, notamment en terme d'organisation. Il faut accueillir les autres équipes nationales et leurs supporters, gérer les demandes touristiques, la billetterie, construire de nouvelles infrastructures, etc. Par exemple, il faut savoir que Buenos Aires ne reçoit aucun match de tout le tournoi, à part la finale au Monumental de River: tous les matchs ont lieu dans de plus petites villes/provinces.

En terme de football en revanche, le niveau n'a pas été bon ces deux premières semaines*. Les buts sont rares, il y a beaucoup de matchs nuls, l'Argentine peine contre la Bolivie et la Colombie, le Brésil contre le Venezuela, entre autres. Ici, il est fréquent de penser que le niveau a beaucoup baissé ces dernières années. Il y a encore peu de temps, le Brésil – cinq fois champion du monde – était sûr et certain de battre le Venezuela...

Quant à l'Argentine, elle a clairement échoué compte tenu des attentes. A domicile, l'Argentine doit gagner. Mais quand on fait le bilan, il y a eu trois matchs nuls (NDLR: 1-1 contre la faible Bolivie, 0-0 chanceux contre la Colombie, et un épique 1-1 contre l'Uruguay en quart de finale) et une seule victoire contre le Costa Rica. Je reste persuadé qu'une équipe avec de telle stars comme la nôtre aurait dû faire beaucoup plus et mieux !

Il ne nous reste plus qu'à espérer une victoire au Brésil en 2014... (sourire)

2) Comment expliques-tu la folie que le football crée chez les argentins? Ici, par exemple, la culture club est incroyablement forte, non? D'ailleurs, quel est « ton » club?

Ici, tous les fans supportent un club dès leur naissance et pensent que le football est bien plus qu'un match de 90 minutes. C'est une part importante de la vie de tous les jours: on attend le week-end avec impatience, que l'on passe avec les copains, il y a une émulation à propos de quel club a le plus de supporters, quel kop chante le plus, quel stade a les plus grands drapeaux, etc. Les journaux du lundi ne parlent que de football, tout le monde parle de foot au bureau, tout est fait pour nourrir cette folie.

Il est vrai que la culture club ici est encore plus forte que la culture albiceleste (NDLR: le surnom de l'équipe nationale). Les gens qui vont voir l'équipe nationale ne sont pas les mêmes que ceux qui vont voir des matchs de championnat. Encore une fois, les clubs représentent une communauté, un quartier, une ville et possède ses inconditionnels.

Pour être honnête, il n'y a pas une grande connexion entre le peuple argentin et son équipe nationale. Parce que la majorité des joueurs jouent en Europe et qu'ils viennent juste ici pour disputer quelques matchs: ce n'est vraiment pas la même relation qu'avec les clubs.

Personnellement, je supporte Boca (NDLR: Boca Juniors), parce que mes parents supportent Boca. Je n'avais pas vraiment le choix! (sourire)

3) A ton avis, pourquoi l'Argentine est la championne du monde des matchs amicaux, est l'équipe de la décennie aux JO (double médaille d'or 2004 & 2008), mais n'a pas gagné de Coupe du Monde depuis 1986, ni de Copa America depuis 1993?

Dure question... Je dirai que l'AFA (Argentinian Football Association) n'a aucun plan solide ni cohérent. Il n'y a pas de vision à long terme. Certes, le fait de ne pas remporter de titres apporte des changements, mais on a eu Bielsa en 2004, Pekerman en 2006, Basile en 2008, puis Maradona en 2010 (NDLR: à l'heure actuelle, c'est toujours Sergio Batista, mais pour combien de temps?). Chaque cycle ne dure que deux ans et de plus, chaque entraîneur a un style différent. Chaque désillusion dans une compétition importante apporte une révolution; un nouveau sélectionneur, une nouvelle organisation, une nouvelle tactique, de nouveaux joueurs... Je te parie que Batista va être viré dans peu de temps!

Ici, il est impensable de voir Alex Ferguson qui est depuis 20 ans au même poste!

Une autre explication est que les autres équipes utilisent les matchs amicaux pour tester de nouveaux joueurs, certaines ont même des équipes A', dans un seul but: arriver le plus fort possible à la Coupe du Monde. Mais ici, la pression fait que l'Albiceleste doit gagner chaque match, même amical, ce qui ne donne qu'une vision à court terme. Et si jamais l'équipe perd 3 ou 4 matchs, le sélectionneur sera automatiquement remis en question.

4) L'Argentine ne compte « que » 40 millions d'habitants. Malgré tout, vous ne brillez pas seulement au football, mais aussi au basketball, au rugby, au tennis, et même au polo: comment expliques-tu cette culture du sport?

Je ne sais pas s'il y a une réelle raison... Parce que même si le sport a un rôle important dans la société, je ne pense pas qu'il y ait vraiment de subventions publiques, comme c'est le cas dans beaucoup d'autres pays. Par exemple, les championnats de rugby ou de basket sont seulement semi-pros en Argentine.

A mon avis, cette culture repose sur des carrières individuelles hors du commun et donc exemplaires: celles de Messi, Ginobili ou encore Juan Martin Hernandez. Ils ont grandi, ont réussi à s'exporter et à briller dans des championnats majeurs, au milieu d'autres stars et de ligues exigeantes. Ils sont des exemples pour beaucoup.

D'un autre côté, c'est vrai que notre 5 majeur joue en NBA, que notre 15 rugby joue en France ou en Angleterre et qu'on a des centaines de footballeurs dans toute l'Europe, donc on a de bonnes équipes nationales. Mais si tu regardes nos championnats domestiques, leur niveau est bien loin des meilleurs au monde. Aucun joueur n'est au sommet quand il joue ici, l'Argentine ne compte pas ses championnats parmi les meilleurs de la planète.

5) Deux clins d’œil pour conclure:

-

qui est le réel ennemi: le Brésil ou l'Uruguay?

Quel que soit celui qu'on joue, c'est un « Derby », mais le vrai ennemi est le Brésil. Je ne souhaite que la défaite du Brésil, c'est le rival éternel...

De plus, le Brésil est plus prestigieux que l'Uruguay. Alors que je ne suis pas sûr que ce soit le cas de l'Argentine, mais un jour, nous aussi, on aura 5 Coupes du Monde!

- qui est le meilleur et pourquoi: Maradona ou Messi?

Définitivement Diego. C'est le joueur du peuple, il avait le maillot argentin dans le sang comme personne d'autre, et il a gagné une Coupe du Monde.

Si tu demandes à un fan du Barça, il te dira surement Messi, parce qu'il a accompli beaucoup plus de choses que Maradona à Barcelone. Mais, moi, je me base sur ce qu'ils ont fait avec le maillot albiceleste...

Ceci étant dit, Messi est encore jeune. Espérons qu'il gagne la Coupe du Monde et je te redirai mon avis dans 10 ans...

*cette interview a été réalisée juste après l'élimination des argentins en quart de finale, aux tirs aux buts, contre les voisins uruguayens.

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