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MOHAMED NAÏLI

Publié dans : Les articles Économie & Finances de Mohamed Naïli

L'Algérie face à l'insécurité alimentaire et le défi environnemental

La lecture d’un système économique de l’intérieur peut s’avérer instructive à plus d’un titre. Un bilan écologique renseigne sur l'aptitude à gérer les écosystèmes.

 Paysans d'Algérie

Sofiane Benadjila

Au nom de la croissance économique, l’humanité a contracté une dette environnementale à l’échelle de la planète depuis les années 1970.L’Algérie, quant à elle, a utilisé ses ressources, tué ses capacités de production mais –fait insolite – sans rien bâtir ! Ce qui peut s’apparenter à du pillage pur et simple. Dire que la masse financière extraite des richesses du milieu depuis l’indépendance aurait pu insuffler une dynamique économique à tout un continent. Tout ce qu’on a réussi à faire avec toutes les ressources naturelles exploitées c’est de financer notre dépendance alimentaire et de remettre en question la souveraineté nationale.Si on considérait l’évolution de l’ensemble des maux qui ont frappé le pays durant ces années, on est amené à constater que notre embarcation est pour le moins que l’on puisse dire en état de détresse. Parmi toutes les crises vécues par le pays durant ce demi siècle d’indépendance, celle dans laquelle nous sommes pris aujourd’hui est certainement  la plus grave. Son issue sera déterminante pour les années, voire les mois qui arrivent. 

Pressions sur les liens sociaux

Situation inédite, héritage de l’accumulation de dérives successives parvenant pour la première fois à culminer au point de nous placer face à une question de survie. La conjonction des effets pervers des déviances, risque de s’abattre sur le pays avec une violence inégalée jusque là. L’ethnologie nous apprend que ce qui a poussé les hommes à s’unir est le besoin d’assurer leur subsistance. La cohésion du groupe ou de la société, provient de la nécessité à donner plus de résilience pour assurer la pérennité de l’espèce. Le spectre de la famine ne justifie plus l’existence de ces liens sociaux. La pression qu’il peut exercer sur ces rapports vitaux peut les faire voler en éclats. Vu autrement, on comprend que des personnes se rassemblent pour manger, mais elles ne le font jamais pour crever de faim ! A l’échelle d’un pays, ce lien est la base de l’édifice de toute l’architecture sociétale. La cohésion et les structures sociales, en dépendent directement et, avec elles, l’unité nationale.L’Algérie a lié sa dépendance économique à l’exportation des hydrocarbures peu après les avoir nationalisés, c’est-à-dire dès les années 1970. La disponibilité de cette ressource a permis le  passage de l’économie vers un système « cueillette et troc ». Rappelons-le, c’est le modèle économique dominant au paléolithique, avant le développement de l’agriculture comme première activité de production…

Les besoins explosent


Comme c’est le cas dans de nombreux pays, après la période coloniale, la poussée démographique et l’amélioration du niveau de vie font exploser les besoins. Ceux-ci vont à leur tour exercer une pression insoutenable sur l’exploitation des ressources du pays. Le graphique ci-dessus reflète les résultats des différentes politiques économiques du pays. La courbe  (1) (Jaune-exportation nette) montre  que nous ne sommes plus devenus exportateur de richesses dès les années 1970. La courbe (3) indique que juste après, les prélèvements (empreinte écologique) ont dépassé les capacités des écosystèmes et des structures de production du pays (2), c’est le début de la dépendance.Depuis, nous vivons donc sur une dette écologique en croissance (aire : 3-2), soutenue par une baisse tendancielle de la production, et par une croissance de l’extraction des ressources. En d’autres termes, cela signifie que le pays consomme des richesses  étrangères, pour cela il dilapide ses propres écosystèmes de production en utilisant les ressources fossiles disponibles. La lecture de ces données confirme qu’hier est mieux qu’aujourd’hui, et qu’une prospective dira sans aucun doute que demain ne sera pas meilleur qu’aujourd’hui. On peut noter au passage que durant toute cette période, le développement humain s’est fait sur une surexploitation des ressources existantes, en absence de développement économique.Au-delà du  pillage des ressources  environnementales, l’extension de ce système rentier, donc contreproductif, s’est fait au détriment du bien être et de la volonté des populations locales. On a vu progresser la marginalisation des acteurs économiques, l’extinction des anciens secteurs de productions, et l’échec des nouvelles politiques économiques, comme si « l’existant a été remplacé par rien ». Nous avons vu aussi comment nous avons poussé à l’exportation clandestine de la ressource humaine…, Au même moment on a assisté à l’extension de la corruption, du clientélisme…, jusqu’à leur institutionnalisation.Pendant toutes ces années la croissance démographique a été accompagnée structurellement par une réduction de la capacité productive (biocapacité) propre au pays (de 1,7 à 0,6%). Comparativement aux autres pays de la rive Sud méditerranéenne, l’Algérie a atteint le plus haut niveau (65,9%) de dépendance de la région. Pour ne rien arranger, contrairement à nos voisins, il n’est possible de maintenir le degré d’autonomie (34,1%) que dans la mesure où les recettes d’hydrocarbures permettent de soutenir une activité économique interne. On l’aura compris, dans une situation pareille notre préoccupation va en premier à la dépendance alimentaire, sans laquelle il n’est pas permis d’envisager de souveraineté nationale. Aujourd’hui  ce niveau de dépendance atteint par l’homme sur cet espace est sans précédent dans l’histoire.


Comment subvenir aux besoins de 40 millions d’habitants ?

Considérée comme étant le baromètre de la faim dans le monde, les céréales apportent 46% des calories alimentaires dans  les pays de la rive Sud de la Méditerranée. Pour la plus part de ces pays, la productivité a été multipliée par 3 ou 4 ces 50 dernières années. Dans le cas de l’Algérie, il s’avère que c’est la dépendance qui s’est multipliée.On pourrait remonter aux paléo-berbères, ou aux premiers humains ayant occupé cette partie du Maghreb, sans trouver une trace de peuples soumis au risque de famine comme c’est le cas actuellement. Bien entendu à ne pas confondre avec les catastrophes naturelles ou les guerres, etc. qui ont eu toujours des conséquences désastreuses sur les populations, mais considérées à l’échelle du temps elles peuvent être assimilées à des situations conjoncturelles.Cette menace lancinante du spectre de la faim, se concrétise en ces temps où le déficit budgétaire affiche des records alarmants. Elle nous rappel avec une brutalité naturelle sa position vitale dans la société. On peut se demander à partir de quoi allons nous construire le secteur agricole, ou encore comment passer d’une économie virtuelle vers une économie réelle capable de subvenir durablement aux besoins alimentaires de 40 millions d’habitants.


1 500 litres d’eau pour produire un 1 kg de blé

Certains paramètres sont déterminants dans la conception d’une politique alimentaire. Ce sont des éléments de réflexion qui donnent la possibilité d’évaluer le potentiel de développement existant. Il s’agit, en l’occurrence, des disponibilités en eaux douces, en terres agricoles, en énergie et surtout en capital humain.Travailler permet d’acquérir les moyens de subsistances certes, mais c’est aussi une façon d’exister. En accédant à la vie professionnelle, l’être humain doit être en mesure de pouvoir s’exprimer dans son rôle social en libérant sa force vitale. Au sein d’une société rentière l’emploi est conçu tout à fait autrement. Dans sa logique, le caractère sociopolitique de l’emploi-rente traque les hommes de métiers porteurs de savoir-faire et méprise la compétence, l’éthique, etc.Pendant des années, fonctionnaires et salariés, toute une frange de la société engagée dans une société convertie à  la consommation voit sa vie active s’écouler sans pouvoir participer naturellement à la construction du pays. Ce sont des générations qui se retrouvent exclues, baignées dans un gigantesque mensonge régulièrement reverni par la rente.Pour ne rien arranger, on sait que dans une situation contreproductive, il n’y a pas d’accumulation de savoir, bien au contraire, une érosion du capital humain affecte lourdement le potentiel des forces vives de la société. Le secteur agricole ayant été le fleuron de l’économie, il est donc logique de constater que c’est celui qui est le plus pénalisé.L’agriculture consomme en moyenne 80% de l’eau douce disponible sur la planète. Selon la FAO, ces réserves en eau sont de 7 000m3/habitant/an. En Afrique du Nord et Moyen Orient, elles seraient de 1 200m3/hab./an, et en Algérie de 500m3 m3/hab./an. Parallèlement, on sait que les nappes au nord du pays sont surexploitées, que les barrages présentent un grave état d’envasement, que l’eau de mer commence à s’infiltrer dans les nappes phréatiques de la bande littorale. On imagine l’effort colossal qui devra être fourni, sachant qu’il faut  mobiliser  1 500 litres d’eau pour produire juste 1 kg de blé, et que l’Algérien en consomme 230kg/an. Pour accéder à l’autosuffisance alimentaire l’Algérie compte atteindre 2 millions d’hectares de surfaces irriguées d’ici 2020. Plus de 80% de ces terres se trouvent dans des zones semi arides et arides. Ce sont des écosystèmes très fragiles, dont les sols sont désertiques et biologiquement inertes.Au risque d’une exploitation minière de leur faible potentiel (le cas de l’Arabie Saoudite pour les céréales est devenu un exemple de développement non durable), il faudra leur consacrer des années de travail pour leur conférer une fertilité durable. Sous de tels étages bioclimatiques les besoins en eau sont très élevés (Ouargla ; Evaporation : 33 000 m3/an/ha), sachant que la disponibilité de l’eau est étroitement liée à celle de l’énergie, il y a lieu de croire que la consommation énergétique sera corrélative à celle des besoins d’irrigation. Sans compter les problèmes de salinité auxquels il faudra faire face, il est évident qu’on ne peut engager des projets aussi vitaux avec une ingénierie des années 1980.

Massacre écologique à Biskra et El Oued


Il sera demandé d’innover des approches d’une ingénierie écologique durable et très contextualisée. Il est certain que l’on peut attribuer aucune viabilité à un développement agricole à l’image des massacres environnementaux qui sont entrain de se faire à Biskra ou El Oued.Depuis 1962, entre pertes et gain de terres arables, les projets agricoles n’ont pas pu augmenter de façon sensible les surfaces cultivées. Sous l’effet de l’explosion démographique, de l’érosion et de l’urbanisation, les surfaces disponibles par habitant ont systématiquement diminuées. De 0,2ha/Hab. en 2000, elles risquent de passer à 0,17ha/Hab. en 2020. En l’espace d’un demi-siècle, la surface agricole par habitant  aurait donc été divisée par six.Indépendamment de ces paramètres, il faut intégrer dans la réflexion les changements  climatiques, et avec eux l’accélération de la perte des sols, la raréfaction de l’eau, les rendements déjà faibles chuteront  de 10 à 30 %.D’une façon générale, l’énergie est un facteur clé du développement économique. Celui de l’agriculture n’y échappe pas, non plus. A lui seul ce secteur absorbe 30% de l’énergie mondiale, soit 4 fois plus que l’industrie. L’agriculture industrielle dominante dans le monde a besoin de consommer 7 à 10 calories fossiles pour produire une calorie alimentaire. Pour simplifier, on peut tout simplement considérer que ce modèle agricole arrive à nourrir l’humanité grâce au pétrole. L’énergie permet de mobiliser l’eau, de mécaniser, de motoriser, chauffer, refroidir, transporter, etc. C’est sur sa disponibilité que s’est bâtie la production agricole après la seconde guerre mondiale, dite révolution verte.Nous sommes à un moment où la production des hydrocarbures (pétrole) suit une courbe en déclin, alors que la croissance de la consommation interne prend une allure exponentielle. A ce rythme, la consommation absorbera fatalement l’ensemble de la production. La Commission de Régulation du Gaz et de l’Electricité (CREG) estime pour sa part, que l’Algérie risque de ne plus pouvoir  exporter de gaz dès 2017-2018. D’où l’intérêt à raisonner un  modèle de développement agricole peu vorace en énergie fossile.

L’agriculture paysanne comme alternative

De toute évidence, en cinquante ans, l’état des infrastructures écologiques s’est nettement dégradé, il y a eu perte de potentiel biologique. En cas de relance elles n’auront plus le même répondant, mais il est certain que leur récupération (lorsqu’elle est possible) présentera une facture conséquente.Il est donc évident que c’est dans un contexte de transition énergétique qu’il faut voir l’avenir. De toute façon il ne sera pas possible d’apposer les besoins énergétiques agricoles et industriels sur la consommation interne existante. Techniquement, il est possible de trouver les solutions les plus efficientes pour assurer durablement la sécurité alimentaire de la population. L’ingénierie à développer sera totalement différente de celle des années 1980. Mis à part le fait de multiplier les surfaces cultivées, d’accroitre leur productivité, d’augmenter considérablement les quantités d’eaux disponibles, les modes de cultures doivent être réadaptés aux conditions locales de l’Afrique du Nord. Il faudra conceptualiser au départ l’affranchissement des énergies fossiles, l’augmentation du carbone dans les sols.Il serait ridicule de ne pas profiter des erreurs de l’agriculture dite moderne pour se lancer dans des projets pompeux dans leur gigantisme, à la fois coûteux et qui se sont avérés non durables.A travers le monde, la communauté scientifique reconnait de plus en plus que seul le modèle agrobiologique est capable de surmonter ces défis. Il permet d’intensifier les systèmes agroécologiques avec une très forte efficacité énergétique (1 calorie renouvelable pour plus de 5 calories alimentaires) tout en maintenant des seuils de productivité élevés. Dans le cas des pays émergents, cela sous entend que ce sera à l’agriculture familiale paysanne de porter un tel projet économique pour assurer la  promotion sociale des acteurs sociaux, tout en préservant les écosystèmes grâce auxquels les activités économiques deviennent possibles.Pour l’heure, tout en espérant que cette approche soit erronée, cela fait 18 mois que nous sommes assis, figés sur cette réserve de changes en résorption. Nous regardons la dévaluation accélérée de la monnaie nationale (30% depuis décembre 2015). La COFACE vient de classer l’Algérie parmi les pays les plus risqués du monde en matière d’investissements. La troisième compagnie d’assurance à l’échelle  mondiale nous rappelle que nous n’avons plus de solvabilité.La gouvernance n’ayant aucune maîtrise sur les montants de recettes des hydrocarbures (évalués pour 2016 entre 14 et 22 milliards de dollars pour un baril proche de 30 USD), ni sur la plus grande partie du flux monétaire circulant à l’intérieur du pays (secteur informel), sans institutions compétentes en mesure d’opérer un changement de fond. Face à l’effritement, elles font ce qu’elles peuvent pour sauver les apparences.Sans conteste, chaque jour qui passe est un jour contre nous. Toujours dans l’incapacité d’engager des réformes structurelles conséquentes, pouvons-nous nous permettre de fonder tout notre espoir sur un Demain construit à coûts de promesses décalées de la réalité, sans nous rappeler que sur Terre, la gesticulation dans le vide obéit obligatoirement à la loi de la pesanteur ?

À propos de l'auteur

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MOHAMED NAÏLI

Mohamed Naili

Journaliste économique et doctorant à l'IEP Bordeaux [http://www.theses.fr/s131157]
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