De la République à la Verpublique*, une question de langue

Triomphal pour les uns, tabou, pour les autres, le droit à la parole semble inopérant parmi ceux qui ne disposent pas du bagage langagier de base.
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Mais il continue à faire polémique. Le Ministère de l’Intérieur persiste à tenir tête à la Cour Européenne de Justice : dans ce cas précis, le diktat de la parole l’emporte sur les clauses de la loi sur le territoire français. Il s’applique sans façon sur les franges les plus fragilisées de la société. Il semble que la brutalité du dire prime, voire s’imprime, autant sur la page que dans les mentalités. La fameuse formule « casse-toi … », reprise par la dite majorité silencieuse est de fait passée dans les mœurs. Et l’ère de la dénonciation, tout comme le silence du fonctionnaire zélé ou la harangue du Français moyen , s’en prend aux populations migrantes.

Le ver est dans le fruit

La scène politique française, privilégiant les improvisations à l’emporte pièce, accumule les dérapages langagiers , sur tous les fronts de la vie sociale. Faisant l’économie de controverses dûment argumentées, elle entraîne dans son sillage une opinion publique encline à se décharger sur des boucs émissaires.

Si la banalisation de la discrimination dans le langage est loin d’expliquer à elle seule les attitudes courantes d’ostracisme, la ligue des droits de l’Homme dénonce « l’ethnicisation des rapports sociaux ». La loi semble en effet enterrée par et sous les déclarations serinées tous azimuts. En conséquence, de nombreuses associations prennent en charge la parole des minorités, tissant leurs réseaux d’intervention autour des migrants, catégorie la plus touchée.

Même les petites villes de province, ne sont pas tenues à l’écart de ce que certains qualifient de « propos ou de pratiques hystériques ». Que les migrants soient issus d’Afrique, d’Orient, d’Europe de l’Est ou d’ailleurs, un mutisme administratif les cible (réduction des délais de recours, suppression du juge d’application). Ces procédés qui tiennent de la traque, sont dénoncés avec vigueur par les mouvements de solidarité . Ainsi la chronique des Vosges a été suspendue pendant quelques mois au sort de la famille Rapi (jeune couple avec bébé de 7 mois).

La Tour de Babel revisitée

Le droit d’asile , inscrit dans la Constitution au siècle dernier, renforcé par la Convention de Genève de 1951, les réfugiés prétendent dès leur arrivée, bénéficier de l’interprétariat, d’un soutien juridique ( GISTI ), pouvoir présenter un recours dans les plus brefs délais, s’intégrer dans une culture par l’apprentissage de la langue : en faire usage tout simplement ! Dans les faits, ils s’en trouvent écartés.

Droit impliquant devoir, comme dans toute « res publica » partagée : il paraîtrait que la négociation ne soit pas des plus évidentes. Les Centres de rétention administrative ( CRA ) ne sont certainement pas terrains à dialogue mais à isolement du reste de la population. Et dans les Centres d’Accueil des Demandeurs d’Asile ( CADA ), la bienvenue mitigée et laconique.

Ce qu’il faut bien comprendre, dans les pratiques auxquelles sont confrontés les demandeurs d’asile en France: c’est qu’une forme d’exclusion leur est imposée. C’est que la «discrétion administrative» peut survenir à l’aube : comme pour la famille Rapi, séparée de son bébé, sans explication.

La glossolalie, maladie du siècle

A tous les échelons de la société on glose à grands cris sur le flux migratoire, sans que rarement ne s’établisse le dialogue. Le clivage s’installe d’autant plus aux alentours des centres de rétention et de demandeurs d’asile, que l’administration veille.

Une partie de la population , revendiquant le retour à un nationalisme d’avant les indépendances des ex-colonies, prône la notion de « République référendaire » à la suite du discours de mai de Marine Le Pen.

A la simple question de solidarité, d’hébergement, de service, de décence humaine, posée par les associations ou un quelconque citoyen, répond la dissuasion. Une feuille, une mesure : point barre ! L’incompréhension règne : autant dans la teneur des mesures que dans leur absence de justification.

Domaine de l’étrange pour les comités de solidarité comme pour les étrangers ! Les démarches de demande d’asile sont un véritable traquenard kafkaïen.

L’autre discours

Sur le front du droit d’asile, l’alternative appartient aux associations qui relaient les sans-papiers, les sans-langue : « petits, obscurs, sans-grades » (pour parodier Ed. Rostand).

Une grande ONG française, la ccfd-terre solidaire, pourvue d’un rôle « consultatif auprès du Conseil économique et social des Nations unies », s’interroge et porte le débat un peu partout en France depuis quelques 4 ans sur le droit à la parole des migrants.

A la multiplication des procédures, des rejets, des condamnations qui frappent jusqu’aux « mineurs isolés » - bénéficiant en principe de la Convention/Règlement de Dublin II – le discours alternatif est d’abord celui de la délégation, de la résistance passive et de la non-violence, avec les Collectifs CIMADE et Réseaux d’Education sans Frontières ( RESF ).

Et quand toutes les cartouches de la République du Verbe sont épuisées, quand il ne reste plus de mots à opposer aux mots, s’impose l’action du silence, des Cercles de Silence : un silence constitué de citoyens de tous bords, de collectifs confessionnels, associés à des mouvances de gauche ou sans étiquette ; un silence debout sur des places fréquentées.

Et le verbe se fit silence… l‘au-delà du Silence

Inutile d’argumenter techniquement sur le quota dérisoire du flux migratoire. Le phénomène des logorrhées surmédiatisées génère des attitudes incontrôlées de muet rejet et vice versa.

Le citoyen lambda renchérit sur le discours sécuritaire.

L’opinion publique est en effervescence. Une invasion du verbe dans les rouages de la république, en quelque sorte. Et comment l’endiguer le phénomène ?

* verpublique : néologisme formé par analogie sur république ; rappelons que toute création lexicale peut provoquer quelques entorses. En effet de la « res publica » (en république) au verbe public (en verpublique), il n’est de commun que le territoire.

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