"La Troisième Fille" : le roman d'une Tunisie en devenir ?

1er anniversaire de la révolution de jasmin en Tunisie, "3ème Fille", le roman de Salah El Gharbi s'inscrit sur fond de mutation

A son 3ème roman, Salah El Gharbi, interroge inlassablement la relation du couple. Car entre conception moderniste plus ou moins assumée depuis 2 siècles et pratiques ancestrales renforcées par l’isolement, la crainte du regard de l’autre ou les intérêts familiaux, les points de vue restent contradictoires.

Le roman qui s’écrit dans le roman...

La toile de fond en est à la fois l’autocensure, la censure du « journaleux » trop zélé, et les solutions de rechange : corruption et tutti quanti, financement de la feuille sous couvert de « passage de pommade » aux tenants du pouvoir, opportunisme quand le vent révolutionnaire prône les principes libertaires.

Et l’auteur empreint son rôle de ces flashes de liberté d’expression, ponctués d’autocensure : comme s’il en était l’image vivante, et pas trop affirmée en cette période de trouble.

Car si le Prix Littéraire COMAR du printemps 2011 connaît une brusque prolixité de créations -- 17 livres en français et 27 en arabe -- c’est une grande première que cette 15ème session. D’ordinaire, l’équilibre règne entre les 2 langues. Cette année le quasi doublement en langue arabe provient de cet affranchissement momentané de la censure – qui s’avérait plus restrictive qu’en langue française.

L’auteur semble prendre le rythme d’une publication environ tous les 3 ans ; cette dernière date de décembre 2011, aux Editions Arabesques à Tunis. Parmi ses précédents romans, l’un avait reçu le Prix Découverte 2004 de la COMAR, le second une mention spéciale (2007) pour ce Prix Littéraire créé à Tunis en 1997.

Et le narrateur de la « Troisième Fille » se bat mollement contre le retour d’une censure voilée et le conditionnement de chacun vis-à-vis d’habitudes anciennes : les pratiques sexuelles sont-elles égalitaires ? Vit-on encore sous des a priori : familles et hommes jouent-ils à la méfiance vis-à-vis de la femme ? Dans quelle mesure les hommes sont-ils aussi infantilisés par les coutumes ?

Du moins nous rassure-t-il : la duplicité est équitablement partagée. La confiance et l’Amour sont des valeurs qui existent !

…et semble interrompu par la réalité historique de la Tunisie

A l’instar de cette page d’Histoire tunisienne qui n’est ni complètement tournée, ni totalement achevée, en décembre 2011, le roman s’écrit dans le roman : Le journaliste est à la fois romancier et écrit le même roman dans lequel il est cité… : « La 3ème Fille »

Il y cherche encore le prénom de son héroïne ; le lecteur est planté là, en pleine expectative. On ignore encore si l’histoire d’amour de la génération des quadragénaires va se résoudre de façon idyllique ou non.

Rien n’est bouclé : le couple parviendra-t-il à s’autogérer sans craindre d’offusquer leurs géniteurs ? Il semble que cette crainte soit souvent ressentie, au masculin comme au féminin. Certains tunisiens restent à l’âge de l’adolescence, où la mort symbolique du père ne s’opère pas.

Par contre, on ne craint pas de revenir aux pratiques fétichistes pour résoudre un vol… à aller consulter un voyant, à utiliser des talismans pour décider de son propre sort…

Les « raisons » de l’amour semblent encore bien fragilisées. Qu’elles soient vécues au quotidien de la Tunisie contemporaine… ou qu’il s’agisse du ressort littéraire qui dynamise des récits comme Les Mille et Une Nuits.

Au-delà des tabous

Une citation de l’auteur à retenir, s’il n’en fut qu’une seule : « Aimer, c’est réapprendre à vivre ».

Et le propos de ce roman est d’abord de réhabiliter la 3ème fille non attendue, celle qui s’en est sortie en contrevenant aux règles traditionnelles. Elle se conduit comme un garçon (celui qu’elle aurait dû être) pour subsister.

Parallèlement, l’auteur en profite pour fustiger le rite de la virginité à travers l’épisode de l’accident de vélo. La déchirure de l’hymen, en quoi est-elle dégradante ? en quoi désintégrerait-elle la personne ?

La pratique de la famille recomposée ne semble pas totalement acquise comme dans d’autres nations, mais avant tout, ce qui nourrit ce roman, c’est le libre exercice de la sexualité. La libre jouissance des 2 sexes et sans idée de domination, même si l’initiative semble revenir davantage à l’homme dans la majorité du roman. Il s’agit tout de même d’adultes.

Non seulement l’acte est revendiqué, mais il est traduit en mots : le désir, le plaisir s’échangent dans la langue verbale comme corporelle ; le sentiment, la sensation y affleurent sans tabou.

Les Illuminés

Sous le conditionnement de quelques fanatiques qui n’apparaissent que dans les derniers chapitres, mais qui prônent des coutumes discriminatoires, l’auteur dénonce la « répulsion » qu’éprouvent les parents vis-à-vis de leur 3ème fille… vieille survivance de coutumes antédiluviennes.

Mère comme père peuvent s’en détacher et l’exclure de leur convivialité familiale. Pire, la mère, pour contenter son entourage, tarit inconsciemment son lait.

Basma subit la discrimination de ses parents et de ses sœurs.

Le même chapitre évoque ces enlèvements de population fragile, analphabète, pour être endoctrinée par des fanatiques. L’exemple est bien concrétisé par cette déshumanisation des rapports familiaux.

Et le roman ne manque pas cette analyse de la frustration qui conduit jeunes ou vieillards à abuser même de fillettes.

Safir, Safira et demain…

Cette courte œuvre, revendique pour la Tunisiens un droit que les Salafistes voudraient leur ôter : celui de se choisir un code amoureux qui ne soit ni répressif, ni sexiste.

Elle ne parle ni de voile, ni de pudeur, ni de soumission.

Elle se situe dans la mouvance de la liberté sexuelle, celle qui n’empiète, ni ne s’impose à celle l’autre. La femme serait traitée de « dévergondée » (d’impudique, sans voile : « safira » par les intégristes)

Nombre écrivains revendiquent ce terme, avec ironie, dans les deux genres. Demain ne risque que de bouger …

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