Les chimériques des motu* dressés par Chantal Spitz

Le premier roman de Chantal Spitz, inscrit dans la Littérature Ma'ohi, est toujours d'actualité : de la Polynésie au Fenua* une notion qui se discute

L’île des rêves écrasés , premier roman de Chantal Spitz, provoque un raz-de-marée dans l’opinion, dès sa publication en 1991. Les jeunes générations qui ont porté des extraits de son livre, dans le cadre de lectures théâtralisées au lycée, prennent encore à leur compte des passages entiers : ils oscillent entre l’histoire d’amour et la saga familiale.

Une écriture à deux visages

Sans faire de jeu de mots à partir de son dernier roman - Elles, Terre d'enfance, Roman à deux encres -, la façon d’écrire de Chantal Spitz semble suivre un double ancrage. Dans cette récente fiction, deux personnages entrecroisent leur point de vue.

Mais dès son entrée en écriture, c’est un autre dédoublement qui opère. Entre les dialogues intimes passionnés de la dernière héroïne –Laura Le Brun- et les commentaires de la narratrice, brossant le portrait de ces trois générations de couples, deux styles.

Les monologues amoureux sont d’une intensité sensuelle pénétrante. Les explications socioculturelles qui les entourent, d’une rationalité tranchante.

Quel est donc l’enjeu véhiculé par L’île des rêves écrasés ?

L’article d’Emma Jane Williams et Danielle Raquidel – L’Île des rêves écrasés par Chantal Spitz ou l’assertion de l’identité Ma’ohi en Fenua – apporte quelque éclaircissement sur ce point.

La tahitianité est posée et revendiquée par l’auteure. D’où cette ambiguïté de l'écriture et des atmosphères.

Dans son entretien avec Nicolas Cartron , Chantal Spitz spécifie : « la francophonie c’est être redevable à la France de m’avoir donné la langue française »

Se pose alors la question de l’Autre.

L’autre, l’altérité

Antagonisme ou conciliation ?

L’auteure distingue la collectivité française, représentative des tiraillements avec la population ma’ohi. Elle est distante.

Au niveau particulier, les sentiments qui s’y élaborent, ne parviennent pas à s'épanouir au mieux.

Les trois générations évoquées se heurtent au pouvoir en place.

Faute de mode d’emploi, indifférence, dénigrement, incompréhension et incommunicabilité remplacent les élans.

A la différence des a priori culturels collés comme des boucliers sur les protagonistes depuis la découverte des îles océaniques, ce roman navigue avec nuance dans les deux mondes. Ce n’est que l’accumulation des événements qui viendra faire barrage aux possibles.

Resurgiront alors des poncifs séculaires qui entacheront les relations. Face à la seule vérité entendue, celle des dominateurs, quel peut-être le poids des chroniques autochtones ?

« ils arriveront sur leur vaisseau sans balancier »

« ils s’approprieront notre terre »

L’impact d’une fable, considérée sans grand fondement, contrebalancée par le mythe réducteur de l’infantilisme des peuples conquis. C’est alors qu’est subtilisé le tatouage social au profit des institutions nouvelles. Et c'est le renouveau culturel des années 70 qui fera prendre conscience de ces strates.

L’empreinte

Des personnages complexes, baignés dans cet environnement tendu. Mais aussi des figures emblématiques, dénuées de préjugés, dotées d’un regard neuf mais issu des antipodes : le jeune sur son motu, l’envahisseur qui l’en spolie sans même s’en rendre compte.

L’empreinte est double. L’une se nomme réalité ma’ohi. Elle est présente à la fois dans les quelques

poèmes en langue originelle et la mentalité qui y affleure. La pudeur des sentiments qui ne se déclarent pas, mais se vivent.

L’autre, la francité, une francité controversée : ses lois, ses contraintes, ce qu’elle a engendré. Elle fait régner un ordre qui ne tient aucun compte de la coutume de base, elle édicte ce fameux « Interdit de cracher par terre et de parler ma’ohi ». Elle génère la caste des « Demis », issue du mariage des nantis et des héritiers des grands chefs ma’ohi.

L’accaparement des îlets y tient une place prépondérante dans la 3ème partie du roman. Et ce n’est pas sans craindre quelques réprobations que l’installation du CEP* y est traitée.

Si, dans le roman, cet événement se conclut par la séparation des amants, cette dichotomie entre pouvoir et habitants, Chantal Spitz la dépeint actuellement sous forme d’un muselage de l’opinion, d’un climat de peur entre limogeages et disparitions (voir le lien précédent). La fiction ne serait que pâle copie du réel.

Tout est en devenir

Roman du rendez-vous manqué entre deux cultures, L’Île des rêves écrasés s’achève sur une note d’amertume.

Et les romans de Chantal Spitz qui suivront tendront de répondre à la question du devenir.

Pourtant, la grand-mère ne cesse de porter ce rêve de réappropriation culturelle, d’avenir réconcilié :

« un nouveau monde qui vous ressemble…

que vous devrez inventer… perpétrer »

Les éléments y sont épars, disséminés au fil des îles mais décrits avec la langue du cœur.

Le roman s’achèverait-il sur d’autres possibles ?

  • motu : îlets bas coralliens
  • le terme « Polynésie » est d’appellation française ; celui de « Fenua » maintient l’idée de territoire, de pays, de nation en ma’ohi.
  • CEP : Centre d'Expérimentation du Pacifique

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