Mach l'insurgé. L'art tunisien face aux arrière-gardes ?

Contre la sclérose et l'obscurantisme mortifère, Mahmoud Chalbi -Mach l'artiste- s'engage avec ses pairs dans la lutte pour la vie de l'art et leur survie.

Pas loin d’1/4 de siècle que Mach, artiste éclectique lutte pour que la liberté créatrice et les créateurs soient reconnus. Il se heurte d’abord et longtemps au conservatisme des institutions de la cimaise et tout dernièrement aux ignares. Rejoignant et citant Pablo Picasso, il s'épanche sur Facebook :

["L'art n'est pas chaste, on devrait l'interdire aux ignorants innocents, ne jamais mettre en contact avec lui ceux qui y sont insuffisamment préparés. Oui, l'art est dangereux. Ou s'il est chaste, ce n'est pas de l'art." !!! :))" Le 26 juin 2011 ]

Son premier ouvrage de plume, il l’intitule « Passage d’un Oiseau libre ».

Passage d’un oiseau libre

Les artistes ont pris depuis longtemps leur envol en Tunisie : quitte sous l’ère des dictatures à terminer leur carrière en parias quand les temples de la culture leur devenaient arbitrairement interdits.

On leur a rogné les ailes aux artistes ! Et Mach, avec d’autres s’est vu censuré des galeries d’exposition proches de la présidence ou des bien-pensants du régime.

Le processus n’est pas unique : de par le monde, l’art est contesté, voire réprouvé. Souvent banni de l’espace public pour soi-disant atteinte à la pudeur, il ne l’est que par pudibonderie.

Entre avant-garde et régressions obscurantistes, l’art tunisien s’inscrit dans cette dynamique universelle de l’art contemporain.

Pas la peine de chercher chez les artistes une quelconque velléité de se fixer des entraves ou de se définir une aire ethnocentrique. S’il y a particularisme, couleur locale, ce n’est surtout pas par reproduction. La liberté au sens propre !

Une signature : Mach

Tous en tant qu’artistes, avec lui, autour de lui, ils se déterminent en tant qu’artisans de cette perpétuelle innovation créatrice. Et pourtant, ils sont loin de se ressembler.

Ce ne sont pas les initiales de son nom qui instaurent le label Mach mais une façon d’appréhender le collectif artistique, la priorité de vivre au quotidien la communauté. Mach et les artistes constituent un tout : ses premières œuvres photos s’intitulent: «Vivre ensemble / Esprit Libre / Oiseau Bleu»

Mach est le poète des mots, de la lumière, des couleurs. Et à chaque fois il inaugure pour mettre en valeur les méconnus : co-fondateur d’une édition, galeriste, impulseur d’événements. Trois pratiques (reporter, photographe et vidéaste d’art) qu’il ne cultive pas à titre individuel mais au service de la scène et des plasticiens.

Mach, à l’affût du moindre désir de plasticiens qui ne s’expriment en priorité que par l’outil de leur art, en suit de près le moindre soupçon de fécondité.

L’Art vit et se vit ou il n’est pas, modus vivendi, façon de dire pour Mahmoud Chalbi que l’art tunisien appartient et non sans risques aux créateurs !

Qui veut écraser l’art en Tunisie ?

Qui en veut à la vie de l’art ? Question posée depuis des siècles et soumise aux désirs du Prince, quand ce n’est pas des finances ou de la morale. Cependant, des bribes de réponses à capter dans les propos d’un certain Marcel Duchamp, parmi tant d’autres, reviennent périodiquement : « Rrose Sélavy » à lire ainsi -Eros c’est la vie-, en l’opposant bien entendu à cette pulsion de mort (tanatos), si tentante chez les traditionalistes. Partout dans le monde et pas plus tard qu’en 2007 , des mouvements culturels dénonçaient les risques de génocide artistique.

Déjà l’an dernier, déjà avant, Mahmoud Chalbi déclarait : «Beaucoup d'artistes tunisiens sont libres, libérés et dans l'air du temps. C'est la machine qui ne suit pas. Elle reste empêtrée dans des archaïsmes imaginés il y a 50 ans ! Comment voulez vous faire avancer les Arts Plastiques avec des archéologues ou des historiens qui en sont encore au romantisme ou au mieux, au postimpressionnisme ?»

Après la révolution tunisienne : de nouveaux détracteurs voudraient éradiquer à l'iranienne le théâtre, les représentations imagées de l’humain, le corps modelé. Ceux-là voudraient reproduire ces exécutions sommaires de Bouddha de pierre… ou ces émasculations de sculptures romaines, telles qu’on les voit encore au musée du Bardo (Tunisie), au lendemain de la conquête arabe, du côté des années 696 !!!

Mach, « agitateur plastique », continue à s’insurger …

Il crée mots et formules (poïétise) pour émettre une critique sur ses pairs en créations visuelles et manuelles, à la galerie de l'Aire Libre qu'il anime : «Lamine Sassi n’est-il pas l’enfant poète de la peinture sacerdoce ? Dali Belkadhi n’est-il pas «l'imagineur» éclectique qui transgresse les idées reçues ?»

Il invite l'art à se nourrir de la sève vivante des happenings et des installations.

Il colle cette maxime au fronton de ses déclarations , le 17 mai 2011, après les premières violences perpétrées par les intégristes sur la personne des artistes :

«Longtemps, j'ai pensé que le rôle de l'artiste était de secouer le public. Aujourd'hui, je veux lui offrir sur scène ce que le monde, devenu trop dur, ne lui donne plus : des moments d'amour pur

Il affirme cette laïcité de l'art.

Go Mach ! Go !

Il convie les plasticiens aux sit-in et manifestations. Il filme, écrit le journal de la révolution plastique, ce dernier «Printemps des Arts Plastiques» dont il est le directeur artistique:

« 20.5 : et le patio aux ailes brisées te reçoit en porte défoncée par la tête du géant endormi sous la case iconoclaste du peintre tisseur, avant de t'enfoncer dans l'antre du chat mariée à la prostituée de Babylone qui en veut au gardien du musée

et sa cocotte labellisée qui protège les seaux nettoyeurs de médias toujours pourris !

et ce n'est pas la salle des figures poétiques, ni les sublimés en noir et blanc, ni les matériaux ressuscités, ni les voyageurs psychédéliques, ni les libres imagineurs, ni les metteurs en abîmes, ni les photographes transgresseurs du concret qui te sauveront de la déroute de l’œil, de la vision déformée

et de l'amour de la vie retrouvé entre démocratie, sofa rose et oasis de liberté !»

L'art est dans la rue !

extrait :

« 26.5, 8h

j-1 : ça avance mais dans les remous !

on arrivera à bon port,

avec ou sans moyens !

les blessures ne touchent que les voilures

les artistes protestent sans mesure

j'ai mal à l'armature .....

au delà de la machine grippée

demain la fête

bonne franquette

sit-in et prise de têtes

passion et joie des palabres

des amis réveillés

à eux même retrouvés !

Machement vôtre ! »

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